SERMENTS
PRÊTÉS A STRASBOURG EN 842
PAR
ET LEURS ARMÉES RESPECTIVES.
(Nota del editó, Ramón Guimerá Lorente: Hay descarregat este llibre desde Archive.org, y lo edito pera algunes de les meues webs o blogs.
Si alguna paraula o palaura no la vech be al PDF, ficaré * un asterisco dabán apegat, o varios asteriscos ** si són varies paraules o palaures.
N. E. : nota del editó. Vore los monumens de la llengua romana, poe Raynouard, a partí del añ 842 D. C.)
Si alguna paraula o palaura no la vech be al PDF, ficaré * un asterisco dabán apegat, o varios asteriscos ** si són varies paraules o palaures.
N. E. : nota del editó. Vore los monumens de la llengua romana, poe Raynouard, a partí del añ 842 D. C.)
Se trouve, à Paris,
Chez Delaunay, libraire, galeries de bois, Palais-Royal.
Treuttel et Wurtz, libraires, rue de Bourbon, n° 17.
Delalain, libraire, rue des Maturins, n° 5.
AVIS.
Le relieur placera la planche gravée en regard de la page 1, et le grand tableau à la fin du Mémoire.
SERMENTS
PRÊTÉS A STRASBOURG EN 842
PAR
CHARLES-LE-CHAUVE,
LOUIS-LE-GERMANIQUE,
ET LEURS ARMÉES RESPECTIVES.
EXTRAITS DE NITHARD, MANUSC. DE LA BIBL. DU ROI, n° 1964;
TRADUITS EN FRANÇOIS,
AVEC DES NOTES GRAMMATICALES ET CRITIQUES,
DES OBSERVATIONS SUR LES LANGUES ROMANE ET FRANCIQUE,
ET UN SPECIMEN DU MANUSCRIT;
PAR M. DE MOURCIN,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQUAIRES DE FRANCE, etc.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT L'AINÉ,
IMPRIMEUR DU ROI.
1815.
INTRODUCTION.
Depuis la renaissance des lettres, plusieurs savants se sont livrés avec succès à l'étude du moyen âge; mais, toujours occupés des monuments latins, presque tous ont dédaigné le langage rustique (lingua rustica vel romana), que nos pères ont parlé pendant plus de huit siècles, et qu'on doit regarder comme le passage de la langue de Virgile à celle de Racine et de Fénélon. A peine quelques hommes ont daigné le suivre dans ses changements continuels, aussi on voit les autres errer à chaque pas, soit qu'ils veuillent traduire ce langage qu'ils n'entendent point, soit qu'ils traitent de l'origine de notre langue actuelle ou de sa grammaire.
Je n'entrerai point ici dans de longs détails pour prouver son utilité; les esprits sages savent l'apprécier : je me bornerai à faire connoître d'une manière exacte le plus ancien monument que nous ayons dans cette langue : je veux parler des serments que Louis-le-Germanique et l'armée de Charles-le-Chauve prêtèrent à Strasbourg en 842. Les mêmes serments furent faits en langue francique par Charles et l'armée de Louis. Je les rapporterai aussi: ils me serviront à expliquer les premiers, dont ils ne sont que la copie. D'ailleurs, comme les uns et les autres ont toujours été mal lus et mal entendus, je crois utile de remettre, autant qu'il sera possible, dans son intégrité cet ancien et précieux monument (1).
(1) Nithard nous a conservé ces serments dans les deux langues. Malheureusement on ne les trouve que dans un seul manuscrit.
Ce manuscrit est à la Bibliothèque du Roi, sous le n° 1964. Jadis il faisoit partie de celle du Vatican. Le n° 419 n'est qu'une copie de celui-ci, faite dans le XVe siècle.
Ce manuscrit est à la Bibliothèque du Roi, sous le n° 1964. Jadis il faisoit partie de celle du Vatican. Le n° 419 n'est qu'une copie de celui-ci, faite dans le XVe siècle.
La place des serments y est laissée en blanc.
Publié par Bodin en 1578, ce fragment de notre ancienne littérature a été cité et commenté depuis par un grand nombre de savants. Fréher est le premier qui en a donné une dissertation; elle parut au commencement du XVIIe siècle, et se trouve dans le Rerum germanicarum aliquot Scriptores. C'est la seule qu'on puisse citer jusqu'à l'année 1751, que Bonamy fit de ces serments le sujet d'un long et intéressant mémoire; mais peu familiarisé avec les principes de la langue romane, cet académicien distingué n'a pas même su toujours profiter des leçons de ceux qui l'avoient précédé.
J'ai donc cru pouvoir remettre l'ouvrage sur le métier; j'ai revu le manuscrit, je l'ai collationné avec grand soin, et, après en avoir fait la traduction, j'ai donné la valeur, la prononciation et l'étymologie de chaque mot; ce qui m'a conduit à plusieurs règles générales sur la grammaire et la formation de notre vieux langage. J'ai été souvent minutieux; mais j'ai dû l'être pour combattre l'erreur, et j'ose espérer que ce foible travail ne sera pas sans utilité.
Je saisis cette occasion pour témoigner ma reconnoissance à messieurs les conservateurs de la Bibliothèque du Roi, qui ont bien voulu me confier avec la plus grande obligeance les ouvrages dont j'avois besoin. Je dois aussi des remerciements à mon savant confrère M. de Roquefort, pour avoir bien voulu mettre à ma disposition la planche du spécimen dont il avoit orné son glossaire, et me permettre d'y faire les changements que je croirois convenables.
TABLE
DES AUTEURS CITÉS.
Astruc (Jean). Mémoires pour l'histoire naturelle de la province de Languedoc. Paris, 1737.
Pag. 506. Texte roman, avec traduction latine interlinéaire. Le même texte répété et traduit en languedocien.
Bodin (Jean). Les six livres de la République. Paris, 1578.
Ve liv., vers la fin, Texte roman, avec traduction françoise.
Boecler (Jean-Henri). De rebus saeculi à Christo nato IX, et X, per seriem, Germanicorum Caesarum commentarius. Argentorati, 1656.
Pag. 121. A l'imitation de Fréher, Boecler met les deux textes en interligne l'un à l'autre; mais il ne donne ni notes ni traduction.
Bonamy (Pierre-Nicolas). Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Tom. XXVI, p. 638. Texte roman, avec traduction interlinéaire en latin et en langage du XIIe siècle (1); traduction françoise, notes, dissertation.
(1) M. Champollion a cru que cette traduction avoit été faite dans le XIIe siècle.
Borel (Pierre). Trésor de recherches et antiquitez gauloises et fançoises. Paris, 1655.
Vers le milieu de sa préface, Borel cite les deux textes très incorrectement, et en donne la traduction françoise.
Bouquet (Dom Martin). Recueil des historiens des Gaules et de la France. Paris, 1749.
Tom. VII, pag, 27, liv. III (de Nithard.) Les deux textes, très incorrects.
Ib., pag. 35. Textes et dissertation de Fréher.
Bullet (Jean-Baptiste). Mémoires sur la langue celtique. Besançon, 1754.
Tom. I, pag. 23. Texte roman, avec traduction françoise. Explication des mots, dont un grand nombre, selon Bullet, viendroient du celte!
Cange (Charles Du Fresne, seigneur du) (Ducange). Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis. Editio secunda. Parisiis, 1733.
Tom. I, pag. 39 de l'ancienne préface. Texte roman, avec traduction latine. Notes sur quelques passages.
En marge on trouve des variantes presque toutes tirées de Bodin.
Champollion-Figeac (J.-J.). Nouvelles recherches sur les patois. Paris, 1809.
Pag. IX de la préface, pag 156. Texte roman avec traduction françoise.
Chesne (André du) (Duchesne). Historiae Francorum scriptores à Pipino Caroli m. imp. patre, usque ad Hugonem - Capetum Regem. Lutetiae - Parisiorum,
1636.
Tom. II, p. 382. Textes et dissertation de Fréher, à quelques variantes près.
Cordier (Edmond) Recherches historiques sur les obstacles qu'on a eus à surmonter pour épurer la langue Françoise. Paris, 1805.
Pag. 51. Commencement du serment de Louis; texte, et traduction françoise.
Court-de-Gébelin (Antoine). Monde primitif. Paris, 1778.
Tom. V. Explication du frontispice à la suite du discours préliminaire. Texte roman, avec traduction françoise.
Daniel (Gabriel). Histoire de France. Paris, 1713.
Tom. I, pag. 668. Texte du premier serment en langue romane, avec traduction françoise. Le père Daniel a suivi Du Cange, à quelques variantes près.
Duclos (Charles Penot). Mémoire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Tom. XVII, pag. 171. Texte du premier serment en langue romane, avec traduction françoise.
Dupleix (Scipion), Histoire générale de France. Paris, 1631.
Tom. I, pag. 481. Texte roman, avec traduction françoise.
Eckhart (J.-Georges D'). Commentarii de rebus Franciae orientalis. Wiceburgi, 1729.
Tom. II, pag. 354. Textes interlinéaires l'un a l'autre comme ceux de Fréher, avec une traduction latine assez bonne.
Fauchet (Claude). Les oeuvres de feu M. Claude Fauchet, Paris, 1610.
Des Antiquitez françoises, liv. IX, f° 330, v°. Textes très incorrects, avec traduction françoise.
Ferrarius (Octave). Octavii Ferrarii origines linguae italicae. Patavii, 1676.
A la fin de la préface. Texte roman très incorrect.
Fréher (Marquard). Rerum Germanicarum scriptores aliquot, etc. Editio tertia, recognita à Burcardo - Gotthelffio Struvio. Argentorati, 1717.
Tom. I, pag. 72. Fréher est le premier qui a fait une dissertation sur les deux serments (1: Et non pas le premier qui les a publiés, comme le prétend M. Gley.). Textes interlinéaires l'un à l'autre, sans traduction.
Frickius (Jean). Annotateur du Trésor des antiquités teutoniques de Schilter. (voyez ce dernier.)
Gley (G.). Langue et littérature des anciens francs. Paris, 1814.
Pag. 194. Textes, avec traduction françoise.
Grimm (Jacob). Lettre à M. de Roquefort. 1809.
Cette lettre, que M. de Roquefort a bien voulu me communiquer, contient le texte francique.
Le-Brigant (Jacques). Autres détachements de la langue primitive. Paris, 1787.
Pag. II. Commencement des deux textes du premier serment, avec traduction.
Le Gendre (Louis). Histoire de France jusqu'à la mort de Louis XIII. Paris, 1718.
Tom. I, pag. 235. Premier serment en langue romane; le texte et la traduction.
Leibnitz (Godefroi - Guillaume). Gothofredi - Guillelmi Leibnitii opera omnia. Genevae, 1768.
Tom. VI, 2e part., pag. 141. Les deux textes interlinéaires l'un à l'autre, avec quelques notes. L'éditeur a mal imprimé ces serments, et, comme je n'ai pu me procurer la première édition de Leibnitz, je ne cite que d'après Astruc.
Lipse (Juste). Justi Lipsii opera omnia. Antverpiae, 1637.
Tom. II, pag. 494. Epistolarum selectarum ad Belgas centuria tertia; epistola XLIV, Henrico Schottio. Les deux textes du premier serment, sans traduction.
Mézeray (François-Eude). Histoire de France depuis Faramond jusqu'à maintenant. Paris, 1643.
Tom. I, pag. 258. Commencement des deux textes, avec la traduction française du premier serment en entier.
Oberlin (Jérémie-Jacques). Essai sur le patois lorrain des environs du comté du Ban de la Roche. Strasbourg, 1775.
Pag. 10. Texte roman, avec traductions française, gasconne et lorraine.
Petit-Pas (Jean). Histoire générale des Roys de France, escrite par Bernard de Girard, seigneur du Haillan. Paris, 1615.
L'éditeur Petit-Pas a ajouté, ou fait ajouter, ces serments. Texte roman avec traduction françoise.
Pithou (Pierre). Annalium et historiae Francorum ab ann. Christi 708 ad ann. 990 scriptores coaetanei XII; ex bibliothecâ P. Pithaei, Parisiis, 1588.
Pag. 353 (liv. III de Nithard). Les deux textes sans traduction.
Platière (Sulpice de La). Galerie universelle des hommes qui se sont illustrés dans l'empire des lettres. Paris, 1787.
Tom. I, pag. XCI de l'introduction. Texte roman, avec traduction françoise.
Pontanus (Jean-Isaac), Originum Francicarum libri VI. Hardervici, 1616.
Liv. VI, pag. 605. Les deux textes avec la traduction françoise d' Antoine Thysius; quelques notes, et une traduction àllemande; le tout fort mauvais.
Ravallière (Louis-Alexandre Lévesque de La). Les poésies du Roy de Navarre. Paris, 1742.
Tom. I, pag. 98. Révolutions de la langue françoise depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis. Texte du serment de l'armée de Charles, avec traduction françoise.
Rivet (Dom Antoine). Histoire littéraire de la France. Paris, 1746.
Tom. VII, pag. XXX de l'avertissement. Texte du premier serment en langue romane, avec traduction française.
Roquefort (J.-B.-B. De). Glossaire de la langue romane. Paris, 1808.
Tom. I, pag. XX du discours préliminaire. Les deux textes sont accompagnés de la traduction françoise, et d'un spécimen du manuscrit de Nithard. M. de
Roquefort a rapporté en outre les traductions en langage du XIIe siècle et en latin barbare, faites par Bonamy.
Schilter (Jean). Scriptores rerum Germanicarum à Carolo III usque ad Fredericum III. Argentorati, 1702.
Pag. 101 (liv. III de Nithard). Les deux textes, sans traduction.
Id. Joannis Schilteri thesaurus antiquitatum Teutonicarum. Ulmae, 1727.
Tom. II. Jus provinciale Alemanicum, pag. 240. Ici les deux textes sont accompagnés de quelques notes et d'une traduction latine; le tout selon Frickius.
Schoepflin (J.-Daniel). Alsatia illustrata. Colmariae, 1751.
Tom. I, pag. 811. Les deux textes avec traduction latine; quelques notes.
Villencour (N. DE). Discours public sur les langues en général, et sur la langue françoise en particulier. Paris, 1780.
Pag. 26. Commencement du serment de Louis, avec traduction françoise.
Vulcanius (Bonaventure). De litteris et linguâ Getarum sive Gothorum, item de notis Lombardicis. Lugduni - Batavorum, 1597.
Pag. 68. Les deux textes sans traduction.
Wachter (Jean-Georges). Glossarium Germanicum. Lipsiae, 1737.
Pag. 961. Au mot Leisten on trouve une phrase du serment de l'armée de Louis.
TABLE
DES MÊMES AUTEURS,
PAR ORDRE DE DATE.
Bodin 1578
Pithou 1588
Vulcanius 1597
Lipse (Juste) 1599
Fauchet 1602
Fréher 1611
Petit-Pas 1615
Pontanus (Isaac) 1616
Dupleix 1621
Du Chesne 1636
Mézeray 1643
Borel 1655
Boecler 1656
Ferrarius 1676
Du Cange 1678
Le-Gendre 1700
Schilter 1702
Leibnitz 1 (sic)
Daniel 1713
Frickius 1727
Eckhart 1729
Astruc 1737
Wachter 1737
Duclos 1741
La Ravallière 1742
Rivet 1746
Bouquet (Dom) 1749
Schoepflin 1751
Bonamy 1751
Bullet 1754
Oberlin 1775
Court-de-Gébelin 1778
Villencour 1780
Le-Brigant 1787
La Platière 1787
Cordier 1805
Roquefort 1808
Champollion 1809
Grimm 1809
Gley 1814
TABLE
DES ABRÉVIATIONS.
A. Astruc.
Bn. Bodin.
Br. Boecler.
Bi. Bonamy.
Bl. Borel.
B. Bouquet (Dom)
Bt. Bullet.
C. Cange (Du)
Ce. Les variantes en marge de Du Cange.
Cn. Champollion.
Cr. Cordier (l'abbé)
Ct. Court-de-Gébelin.
Dl. Daniel (le père).
Dc. Du Chesne.
Ds. Duclos.
Dx. Dupleix.
E. Eckart.
Ft. Fauchet.
Fi. Ferrarius.
Fr. Fréher.
Fs. Frickius.
G. Gley.
Le. Le-Gendre
Lt. Le-Brigant.
Lz. Leibnitz.
Ls. Lipse (Juste)
M. Mézeray.
O. Oberlin.
Pt. Petit-Pas.
Pu. Pithou (Pierre)
Pe. La Platière (le Cte de.)
Ps. Pontanus (Isaac).
Re. La Ravallière.
Rt. Rivet (Dom)
R. Roquefort.
Sr. Schilter.
S*. Schoepflin.
Vr. Villencour.
V. Vulcanius.
abl. ablatif.
acc. accusatif.
all. ou allem. allemand.
angl. anglois.
anglo-s. anglo-saxon.
Baluz. de Baluze.
B. de Barbazan.
Bibl. R. Bibliothèque du Roi.
Cap. Capitulaires.
chap. chapitre.
col. colonne.
dat. datif.
Ex. Exemple.
fabl. fabliaux.
fém. féminin.
fl. ou flam. flamand.
f° folio.
fr. françois.
fut. futur.
gén. génitif.
goth. gothique.
ib. ibidem.
imp. imparfait.
ind. indicatif.
inus. inusité.
lat. latin.
lat. b. latin barbare.
l. ligne.
masc. masculin.
nom. nominatif.
neut. neutre.
pág. page.
parf. parfait.
pers. personne.
plur. ou pl. pluriel.
prépos. préposition.
prés. présent.
pron. pronom.
r° recto.
S. Saint.
scand. scandinave.
serm. sermons.
sing. ou singul. singulier.
subj. subjonctif.
subst. substantif.
tom. tome.
v. vers.
v° verso.
voy. voyez.
1re. première.
3e troisième.
c.-à-d. c'est à dire.
-. omis.
SERMENTS
PRÊTÉS A STRASBOURG EN 842
PAR
CHARLES-LE-CHAUVE,
LOUIS-LE-GERMANIQUE,
ET LEURS ARMÉES RESPECTIVES.
__________
Poussé par l'ambition, l'empereur Lothaire cherchoit tous les moyens de déposséder ses frères et d'accroître son autorité, lorsque Charles, roi de France, et Louis, roi de Germanie, sentirent enfin la nécessité de se liguer contre leur ennemi commun. Ils gagnèrent sur lui la célèbre bataille de Fontenay; mais, comme ils usèrent avec trop de modération de la victoire, il ne perdit pas de vue ses projets; il se disposoit encore à les attaquer. C'est alors qu'ils crurent devoir cimenter leur alliance.
Après avoir opéré leur jonction à Strasbourg (1), ils se promirent mutuellement de rester étroitement unis, et d'employer toutes leurs forces contre Lothaire : mais afin que les peuples ne doutassent pas de la sincérité de cette union, et pour avoir eux-mêmes moins de moyens de rompre leur alliance, ils résolurent de se prêter serment en présence de l'armée. D'abord chacun d'eux harangue ses soldats, leur expose ses griefs contre Lothaire, et les motifs de l'alliance qu'il va contracter; ensuite il leur déclare que si jamais, ce qui à Dieu ne plaise, il violoit sa promesse, il les absout de la foi et de l'obéissance qu'ils lui ont jurées. Ces discours finis, ils font leur serment, Louis en langue romane, pour être entendu des sujets de Charles, et Charles en langue francique pour l'être de ceux de Louis (2: Manusc. f° 13 r° ).
(1) In civitate (dit l'auteur) quae olim Argentaria vocabitur (hay una corrección, vocabatur) nunc autem Strazburg vulgo dicitur.
Nithard et Thegan confondent Argentaria avec Argentoratum. C'est cette dernière ville (qu'on appeloit aussi Argentoratus et Argentina), qui prit ensuite le nom de Stratburg ou Stratburgum, Stratburgus, Strataburgum, Strateburgum, Strazburg, aujourd'hui Strasbourg; (N. E. Straßburg, Strassburg) composé de straz ou strasse (N. E. o Straße), voie, chemin, et de burg, ville, à cause sans doute de sa position sur la grande route d'Allemagne. Les deux frères firent leur jonction le 16 des kalendes de mars, c'est-à-dire le 14 février, et non pas le 17 mars, comme nous l'apprend M. Gley.
… Cùmque Karolus (dit Nithard) haec eadem verba romanâ linguâ perorasset, Lodhwicus, qui major natu erat, prior haec deinde se servaturum testatus est:
TEXTE.
Pro Deo amur, et pro christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cadhuna cosa, si cum om, per dreit, son fradra salvar dist; in o quid il mi altresi fazet: et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.
(N. E. Imagen del libro de Raynouard:)
TRADUCTION.
Pour l'amour de Dieu, et pour le salut du peuple chrétien et le nôtre commun : de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles, que voici, et par mon aide et par tous moyens, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère; pourvu qu'il en fasse autant à mon égard : et je ne prendrai jamais avec Lothaire : aucun arrangement, qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mondit frère Charles.
Quod cùm Lodhwicus (continue notre auteur) explesset, Karolus, teudiscâ (1) linguâ, sic haec eadem verba testatus est:
(1: Tudesque, théotisque, thioise, teutonique ou francique.
Ce dernier mot est le plus précis.)
In Godes minna, ind in thes christianes folches ind unser bedhero gealtnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got geuuizci indi madh
furgibit, so hald-ih tesan minan bruodher … , … soso man, mit rehtu, sinan bruher scal; in thiu thaz er mig so soma duo : indi mit Luheren in nohheiniu thing ne gegango, zhe, minan uuillon, imo ce scadhen uuerhen.
TRADUCTION:
Pour l'amour de Dieu, et pour le salut du peuple chrétien et le nôtre commun, de ce jour en avant, autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon fière Louis, que voici, … ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère; pourvu qu'il en fasse autant à mon égard : et je ne viendrai avec Lothaire à aucun arrangement, qui, de ma volonté, puisse lui (à mondit frère) être dommageable.
Sacramentum autem (dit-il) quod utrorumque populus, quique propriâ linguâ, testatus est romanâ linguâ sic se habet:
(N. E. Imagen del libro de Raynouard:)
(N. E. Imagen del libro de Raynouard:)
Si Lodhwigs sagrament quae son fradre Karlo jurat, conservat et Karlus,
meos sendra, de suo part, non los tanit; si jo returnar non l'int pois; ne jo,
ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig nun li
iver.
Si Louis tient le serment qu'il vient de jurer à son frère Charles; que de son côté Charles, mon seigneur, ne le tienne, et que je ne puisse le détourner de cette infraction; ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Louis.
Teudiscâ linguâ autem:
TEXTE.
Oba Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit,
indi Ludhuuuig, min herro, then er imo gesuor, forbrihchit; ob ih inan es iruuenden ne mag; noh ih, noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdhit.
TRADUCTION.
Si Charles tient le serment qu'il vient de jurer à son frère Louis; que Louis, mon seigneur, viole celui qu'il lui a juré, et que je ne puisse l'en détourner; ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Charles.
Quibus peractis (ajoute Nithard), Lodhuwicus (1: Lisez Lodhwicus.), Reno tenus per Spiram, et Karolus, juxta Wasagum per Wizzunburg, Warmatiam iter direxit.
NOTES.
SERMENT DE LOUIS.
Pro, à cause, pour, etc. Cette prépos., purement latine, s'est d'abord transformée en por, par une simple métathèse, d'où ensuite pour, telle que nous l'employons aujourd'hui:
Por Dieu vos pri, et por ses dons,
Céanz, où que soit, le muçons.
Du preudome qui avoit demi ami, v. 153. fabl. B. tom. 2.
Deo, dieu, du lat. Deus. On a dit aussi deu, dé, dié, diu; nom. deus, dex, diex, etc.
Certes ensi restat Deus as orguillous, et as humles donet sa grace.
Sermons de S. Bernard, manusc. de la Bibl. R. f°. 124. v°.
Deo ne doit pas se prononcer comme en latin l'abl. de Deus, (*deo; símbolos, no se transcriben), en deux syllabes dont la dernière seroit longue; mais au contraire d'une seule émission de voix, formant une diphthongue eo (e con virgulilla), dont la prépositive est longue, et la subjonctive très-brève et presque muette. Cette diphthongue eo a beaucoup de rapport avec l' *EV des Grecs, selon leur ancienne prononciation, ou du moins celle d'Erasme, que je regarde comme la plus probable. Nos pères prononçoient à-peu-près de la
même manière la diphthongue eu. Cette prononciation se retrouve encore dans divers patois, notamment dans les différents dialectes de celui du Périgord, comme, par exemple, dans cette phrase, eu beu (eou beou), il boit.
Ainsi, quant à la prononciation, deo est la même chose que deu.
Dans le passage qui nous occupe, on lit ordinairement don, au lieu de deo. Fréher, Schilter, Boecler, Eckhart, Schoepflin, Oberlin, Isaac Pontanus, Borel,
Petit-Pas, Duclos, M. Gley, et autres, ont suivi cette mauvaise leçon; les uns, parce qu'ils n'ont jamais vu le manuscrit; les autres, n'ayant pas su le lire.
En effet, ce mot y est écrit en abrégé au moyen de deux lettres, (do) (o con rayita encima), et un trait horizontal au-dessus; or comme ce trait est employé très-fréquemment pour indiquer la suppression de l' m ou de l' n finales, ils se sont laissé induire en erreur. Cependant ils auroient dû savoir que le trait horizontal indique en général toute espèce d'abréviations. D'ailleurs, dans le manusc. de Nithard, le mot Deus, à ses différents cas est toujours écrit avec
deux lettres seulement, la première et la dernière. Ex. : (N. E. hay símbolos, rayitas encima de algunas letras. Consultar el original.)
Do propitio, f° 27. r°. 1re col. l. 28. - Beatae di genitricis, ib. l. 30; id., f°. 28. v°, 2e col. l. 29; id., f°. 29. r°. 2e. col. l. 3. - di, f°. 30. r°. 1re. col. l. 13. - do, f°. 6. r°. 1re. col. l. 16, etc.
Bonamy substitue deu à deo. Ce changement, contraire au manuscrit, est tout- à-fait inutile. Dupleix lit des, et Le-Brigant deus. Ces deux leçons sont inadmissibles.
Amur, amour. On a dit aussi amor, qui est purement latin. La prononciation de ce mot amur ne me paroît pas certaine. Je crois cependant que l'u qui en fait la
difficulté a beaucoup de rapport avec notre fausse diphthongue ou, mais qu'elle se rapproche un peu plus de l'ô circonflexe. J'en dirai autant des mots,
dunat, cum, nunquam, returnar, et nun, qu'on trouve dans ces mêmes serments. Je n'exposerai pas ici les diverses raisons qui me déterminent; elles me meneroient trop loin.
Du Cange lit amor, et Eckhart amour. Cela est inutile, et contraire au manuscrit.
Dans cette expression, pro deo amur, 1° l'ordre analytique seroit, pro amur deo; comme dans celle-ci:
Dame, dist la vielle, laissiez,
Por amor Dieu, ne m'aresniez.
Le castoiement que li peres ensaigne à son fils, conte II, v. 86, fabl. B. tom. 2.
Ces transpositions se faisoient même souvent de plusieurs mots. Ex.:
Beax amis, ne t'esmaie mie,
Quar, par la Dame-Diex aïe,
Ge te deliverrai si bien,
Que tu n'i perdras nule rien.
Ib. conte 14e, v. 99.
2° La particule de, qui, dans notre langue, exprime le gén. et indique les rapports de deux objets dont l'un tient ou appartient à l'autre, n'y est pas exprimée, non plus que dans les phrases qu'on vient de citer, dans lesquelles on voit, por amor dieu au lieu de por amor de dieu, et la dame-diex aïe, pour
l'aïe de dame-diex, c. à d. l'aide du seigneur Dieu. On disoit de même, la mère Dieu, la mère Jesu-Crist, li sermon saint Bernart. On dit encore aujourd'hui
l'Hôtel-Dieu, Choisy-le-Roi, etc. Cette tournure nous vient des Latins; mais la désinence leur tenoit lieu de particule : PRO AMORE DEI, ou PRO DEI AMORE.
Christian, chrétien, du latin christianus.
Poblo, peuple, du lat. populus. On a dit aussi poble, pople, etc.; en ital. popolo, et en esp. pueblo. Le premier o de poblo est long, mais non pas autant, à
beaucoup près, que notre ô circonflexe; le second est bref, et un peu sourd.
Nostro, notre, du lat. noster. Mêmes principes de prononciation que pour le mot précédent. Ces principes ne sont point hasardés; ils ont pour base, outre les raisons d'harmonie et de mécanisme, l'analogie des différents patois méridionaux. Quoique, à la vue, nostro et poblo soient identiques avec l'ablat. des mots lat. dont ils descendent, on ne doit pas en conclure qu'ils soient formés de l'ablat.; comme ont fait quelques auteurs, par rapport aux mots françois qui sont dans le même cas. Les bornes de ce mémoire ne me permettent pas d'expliquer ici ma pensée.
Commun, commun, de l'un et de l'autre, du lat. communis. Ce mot n'a aucune difficulté.
Du Cange, Borel, et Fauchet lisent comun avec une seule m; Bodin lit commum; le manuscr. n'est point équivoque.
Salvament, salut, du lat. b. salvamentum pour salus.
On a dit aussi salvement et sauvement. On conçoit aisément pourquoi salvament et christian n'ont pas la même terminaison que poblo et nostro.
Non seulement ces derniers sont très-courts; mais il seroit impossible de
faire disparoître l'o de leur désinence, sans attaquer les consonnes qui le précèdent; tandis qu'aux autres, il n'y a aucune raison de le conserver.
C'est donc sans motif que Du Cange et dom Bouquet lisent salvamento.
Quant au texte de Fauchet, au lieu de salvament on y lit schwartz !!! J'ignore à quelle source le vénérable président est allé puiser ce mot allemand, qui signifie noir.
(N. E. Negro en alemán, como la marca Schwarzkopf: cabeza negra, cap negre.)
Pour bien entendre cette seconde expression, pro christian poblo et nostro commun salvament, il faut se rappeler ce qui a été dit de la première, au mot amur. Il y a ici même absence de la particule de, et même inversion. Pour en faire l'analyse, on construira donc : Pro salvament de christian poblo et nostro commun, qu'on pourroit rendre en lat. par, pro salvamento christiani populi et nostro communi, ou en rétablissant l'inversion, pro christiani populi et nostro communi salvamento. Dans le serment francique, la construction est absolument la même, et, à cause de l'inflexion des mots, le sens n'en est point équivoque. (Voy. le texte, pág. --, et les not. pag.)
Oberlin est le seul, à ma connoissance, qui a entendu ce passage. Ordinairement on le traduit : pour le peuple chrétien et notre commun salut.
Ainsi s'expriment Bonamy, Bullet, Court-de-Gébelin, MM. de Roquefort, Champollion, et autres. Schoepflin, et plusieurs savants avant lui, l'ont rendu en latin dans le même sens, pro christiano populo et nostrâ communi conservatione. Selon Fauchet, on diroit, pour l'amour de dieu et du peuple chrestien, a nostre commun sauvement. Voilà un bien mauvais début, après nous avoir annoncé qu'il tournera ces serments en langue du jourd'huy, afin de soulager ceux qui n'ont tant de cognoissance de l'antiquité. Bodin l'entend à-peu-près de même; on diroit, selon lui, pour l'amour de dieu et du peuple chrestien et de nostre salut commun. Enfin Duclos traduit, par amour de dieu et du peuple chretien (chrétien) et par notre commun salut, expression obscure, également contraire aux deux textes du serment, au génie de la langue romane, et à celui de la langue françoise.
D'ist, de ce, par élision, pour de ist. De est une prépos. qui marque le point de départ, l'origine. Les Latins l'ont employée dans le même sens. Ist, prén. (pronom) formé de ISTE. Ainsi d'ist pourroit se rendre en latin par DE ISTO, ou plus correctement AB ISTO. On doit écrire d'ist en deux mots, séparés par une apostrophe, et non pas en un seul, comme on l'a toujours fait jusqu'à présent.
Di, jour, du lat. dies. Ce mot di se trouve fréquemment employé dans nos vieux auteurs. Ex.:
Mais je voel savoir que tu sentes,
De cheux qui vont les dures sentes;
Se cil que diex bat cascun di
Seront rebatu, che me di.
Roman de charité, strophe 200.
Il reste encore dans plusieurs mots composés, tels que midi, medius dies; dimanche, dies dominica; lundi, lunae dies, etc.
In avant, en avant. Avant est formé du lat. b. abante (devant). Ce dernier est composé de AB et de ANTE. Ces sortes de compositions étoient fréquentes, même dans la bonne latinité; comme on le voit par les expressions ABHINC, ADHUC, DEFORIS, INSUPER, etc. Souvent dans notre langue on a ajouté une seconde prépos. sans avoir égard à la première, comme dans l'adv. devant pour de avant, c.-à-d. de abante, ou ab abante.
Au lieu de in avant on a coutume de lire en avant. Cette leçon est fautive.
In se trouve plusieurs fois répété dans ces serments, toujours sous la même forme. Dans ce premier cas le manusc. n'a rien d'équivoque. D'abord, il est vrai, le copiste avoit écrit en, suivant l'usage de son temps; mais la faute est corrigée de la même main, par la superposition d'un trait horizontal.
In est supprimé par quelques savants.
D'ist di in avant sera traduit en lat. par, de isto die in abante, ou plus correctement, ab isto die in ante.
In quant, autant que, ou plus mot à mot, en autant d'étendue que, du lat. in quantum. Ce sont deux mots distincts qu'on ne doit pas joindre ensemble, comme ont fait Bodin, Petit-Pas, Fauchet et M. Champollion.
Il faut prononcer in kant.
On ne doit pas rendre in quant par en tant que. Bodin, Fauchet, et Petit-Pas, ont pu s'exprimer ainsi dans leur temps; mais M. Champollion n'auroit pas dû
les imiter. En tant que s'est fort affoibli dans notre langue actuelle, et n'est plus qu'une espèce de conjonction.
Deus, dieu. Ce mot, quoiqu'il ait une forme purement lat., doit se prononcer d'une seule émission de voix, avec diphthongue (Voy. la prononc. de eu, au mot deo, pag. 6). (N. E. Las páginas de este documento editado o su versión para web no coinciden con las del PDF de donde edito.)
Au commencement de ce serment c'étoit deo, ici c'est deus; et cela doit être; l'un est régime, l'autre sujet; le premier tient sa forme des cas obliques, et le second du nominatif. On voit que cette règle a été observée de même pour les autres mots. D'où l'on peut conclure que dans le IXe siècle on distinguoit encore, en général, deux cas, l'un pour le sujet, et l'autre pour le régime, direct ou indirect. Dans la suite, le premier, comme beaucoup moins en usage par la nature même de son emploi, disparut presque entièrement.
Sauf quelques exceptions, nous n'avons plus aujourd'hui que le second, c.-à-d. celui qui provient de la somme des cas obliques. Cette formation de nos mots
pourroit être le sujet d'une curieuse dissertation, et nous nous proposons d'en faire un mémoire particulier. Dans le manusc., deus est écrit en abrégé, avec la
première et la dernière lettres, d's, et une marque d'abréviation. On a vu qu'il en étoit de même de deo. Borel a substitué don à deus sans aucun fondement.
Schilter lit des, et Ferrarius dis. Ces diverses leçons ne sont pas moins contraires au manusc. qu'au génie de la langue.
Savir, le savoir, du lat. sapere, qui, dans le bas. Empire, a été employé pour scire. On a dit aussi saveir (o savoir) et saver:
Coment feriez-vos feste de ceu que vos ne saveriez ke fust?
ou coment lo saveriez-vos, s'om nel' vos anoncievet?
S. Bern. f°. 32. v°. manusc. de la Biblioth. R.
Savir est pris ici comme substantif. Dans la basse lat. on disoit dans le même sens savirum, mot qui sans doute est formé de savir. (Voy. à la fin des notes du premier serment.)
Bodin lit sanir. Cette leçon, contraire au manusc., ne donne aucun sens.
Podir, le pouvoir, du lat. potere (,) inusité pour posse. L'imp. poteram, le parf. potui, etc. démontrent clairement que potere a existé, et probablement aussi potire.
Potibat, Potesse, et plusieurs formes semblables, se trouvent encore dans les anciens auteurs, tels que Térence, Lucrèce, Catulle, Ennius, et autres.
On a dit en langue romane podir, podeir ou poeir. En patois périgourdin on dit encore poudey.
Podir est pris ici substantivement comme savir. Fréher, Schoepflin, Duclos, et Oberlin, lisent potir. C'est sans motifs. Quant à pordi (ou por di), je ne sais à quelle source Bodin est allé le puiser. Juste-Lipse lit prodir !
Me, me, à moi, du lat. me, qu'on employoit non seulement pour l'acc. et l'abl., mais encore pour le dat. En vieux françois, comme dans notre langue actuelle,
me ne sert plus que pour le dat. (dans certains cas), et pour l'acc.
La prononciation de ce mot n'est ni celle du ME lat., ni celle du ME françois : elle tient le milieu entre les deux, c.-à-d. que sa voyelle est brève, et non pas
muette.
Dunat, donne, 3e pers. sing. ind. prés. du verbe dunar, formé du lat. DONARE, pris dans le sens de DARE. Cette terminaison at, pour la 3e pers. singul. du prés. de l'ind., se trouve plusieurs fois répétée dans ces serments. Elle est parfaitement conforme au lat. Dans la suite elle s'est changée en et, et le t a fini par disparoître. Au mot deo, j'ai cité un exemple tiré de S. Bernard, où se rencontrent les deux désinences at et et. Cette différence dans la même phrase provient de ce que restat, il résiste, il s'arrête, est un des verbes qui ont conservé le plus long-temps leur forme primitive, comme on peut s'en convaincre par plusieurs passages du même auteur. Ex.:
S'il voit par aventure tencier aucune gent, il ne restat mies por ceu.
F°. 121. v°. etc.
Pour la prononciation de la première syllabe de dunat, voy. Amur, pag. 7. Quant au t final, on doit le faire sentir légèrement. Il en est de même de tous
les autres mots où il se trouve en désinence. J'en dis autant de l's, pour ne pas y revenir.
Si, ainsi, du lat. sic. En françois nous employons encore ce mot dans le même sens.
Salvarai, sauverai, défendrai, du lat. salvare, rendre ou maintenir sain et sauf. En françois sauver ne signifie plus autre chose que tirer du péril. On est sauvé ou perdu; il n'y a pas de milieu. On sauve un homme si on le peut; on l'aide et on le défend autant qu'il est possible. Ainsi dans ce passage il faut dire défendrai, et non pas sauverai, comme on a presque toujours fait.
La dernière syllabe de salvarai contient une diphthongue, dont les deux lettres, quoique prononcées d'une seule émission de voix, doivent se faire sentir
distinctement.
Eo, je, du lat. ego, par la suppression de la consonne. C'est ainsi que de podeir s'est formé poeir, d'où notre mot pouvoir; de imperator, empereor, empereur; de facere, faïre, faire (N. E: fer; fé, facer, hacer), etc.
Eo doit se prononcer d'une seule émission de voix, mais non pas comme la diphthongue de deo. L'o est ici moins muet, et l'e beaucoup plus exigu.
Eo est évidemment la première corruption de ego, puisqu'elle est la plus simple, et qu'on la trouve dans le plus ancien monument. C'est elle qui a donné naissance à toutes les autres. D'abord jeo s'en est formé par la simple addition d'un j consonne extrêmement foible, et tel qu'il se fait entendre dans païen, voyelle, et autres mots. Je dois faire remarquer ici que la prononciation de notre j consonne, que nous appelons ji, ne doit pas remonter au-delà du XVe siècle, comme j'aurai occasion de le prouver ailleurs, et que par conséquent, dans tous les écrits antérieurs à cette époque, il faut le prononcer à-peu-près comme les Italiens. De jeo se sont formés jo et jou. jo est ensuite devenu je. Ce dernier, prononcé à la manière françoise, est notre je actuel.
Dans cette expression salvarai-eo, eo est enclitique de salvarai. On doit le joindre au mot principal par un trait d'union, comme nous faisons du pronom je, en françois, quand il se trouve après le verbe.
Dans le manusc. les deux mots se tiennent, et chaque savant les a lus et corrigés à sa façon. Selon Petit-Pas, Du Chesne, et D. Bouquet, c'est salvareio; ou salvarejo suivant Du Cange et Fauchet. Schilter a mis dans son texte salvarai eo; mais, préférant la leçon de Du Chesne, il a eu le soin d'ajouter lege salvareio. Bodin lit salverio, Bullet salvarai io, Bonamy et
Court-de-Gébelin salvarai jo. Le savant M. de Roquefort a lu salvara jeo; c'est très-sûrement une faute de distraction. Enfin M. Champollion a cru devoir lire eu. Dans le fac-simile que M. de Roquefort a donné de ces serments, l'o de eo n'est pas parfaitement gravé; il est un peu crochu. C'est sans doute ce qui aura induit en erreur M. Champollion. Il ne doit cependant pas ignorer que dans les manusc. l'u ne se faisoit jamais de cette manière. J'omettois la singulière leçon de Ferrarius. Ce savant Italien lit salvarat, et renferme eo, avec le mot suivant, cist, entre deux virgules, salvarat, eo cist,.
Assurément il ne s'entendoit pas.
Cist, ce, du lat. ecciste.
Cist est cil ki les mains nos liet de nostre propre liien mismes.
S. Bernard, f°. 130. r°.
Cist laituaire c'est la sade,
La savoreuse Léocade.
Ste. Léocade, v. 1995. fabl. B. tom. 1.
On a dit aussi cest, d'où notre pron. cet ou ce.
Fréher et Schoepflin lisent cest. Le manuscrit porte cist, qui est la vraie et ancienne forme.
Meon, mon, mien, du lat. meus. Cette forme meon (qu'on doit prononcer d'une seule émission de voix, comme nous l'avons indiqué à l'occasion de deo), est
le cas de régime (voy. deus). Elle provient de l'accus. meum. Dans plusieurs autres mots, le cas de régime vient également de l'acc. seul. La forme de sujet de ce pronom, étoit encore au IXe siècle, meus, ou meos (qui est à-peu-près la même chose pour la prononciation). Cette dernière se trouve dans le serment du peuple. Au lieu de meus ou meos, on a dit ensuite mes, qu'on rencontre fréquemment dans nos vieux auteurs, et qui reste encore dans le mot françois messire.
Fradre, frère, du lat. frater. Les Auvergnats disent frayre (la e con una “u” encima). L'e final de fradre n'est pas muet, comme il le seroit en françois; il est seulement bref. C'est ainsi qu'il se prononce toujours à la fin des mots.
Schoepflin et Oberlin lisent fradra. Ici cette leçon est contraire au manusc. : elle se trouve, il est vrai, quelques lignes plus bas, sans qu'on puisse alléguer
aucun motif de cette différence. Sans doute les deux savants qu'on vient de citer se sont déterminés à faire ce changement, croyant que la désinence a pouvoit être la marque de l'accusatif; mais c'est une erreur.
En supposant vraies les deux formes, elles ne sont que des variations de même valeur, et doivent être employées indistinctement pour tous les cas, même le
nominatif, comme le prouve le mot sendra, dans le serment du peuple.
En passant du latin dans la langue romane, le mot frater n'étoit pas susceptible de conserver une désinence distincte pour le cas du sujet : sa terminaison
s'y opposoit. Sa seule forme étoit donc naturellement fradre. Mais comme les voyelles finales étoient brèves, elles avoient ensemble beaucoup de rapport, et on pouvoit les confondre; sur-tout dans une langue encore peu assujettie aux règles, et où chacun s'exprimoit, pour ainsi dire, à sa volonté. Il en résultoit
même une espèce de variété, qui pouvoit être agréable à nos pères; et, en effet, dans tous nos vieux auteurs, le même mot se trouve souvent sous deux ou trois formes dans la même phrase, soit pour la rime, soit sans aucun motif.
Plusieurs causes ont concouru à cette variation, à cette flexibilité des mots de la langue romane. Mais les exposer ici, ce seroit sortir de mon sujet.
Karlo, Charles, nom propre. Les Latins disoient Karolus. Ce mot, dérivé du teuton kerl, signifie fort. (Voy. mon Traité des Noms (1: Il n'est pas encore achevé.)).
Le cas de sujet est Karlus, comme on le trouve dans le serment du peuple, et le cas de régime Karlo ou Karle. Il y a ici variété de formes, comme dans fradre.
Schilter lit Karolo, Bodin Karle, et Fauchet Carlo par un c. Toutes ces leçons sont contraires au manuscrit.
Cist meon fradre Karlo signifie proprement, ce mien frère Charles; mais, comme ce tour n'est pas françois, j'ai dû dire, mon frère Charles, que voici.
Adjudha, aide, du lat. b. adjuda, aide, secours, formé de adjutum, supin de adjuvo. On a dit aussi ajudha, ajude, ajue, aide, et même aie. Ex.:
Lonc pont ne puet passer nul (1) ame, (1) Lisez nulle.
S'il n'a l'aïe (2) nostre dame. (2) Lisez s'elle n'a l'aie.
Ste. Léocade, par G. de Coinsi, v. 509, fabl. B. tom. 1.
Cadhuna, chacune, chaque, du lat. b. quot-una, et non de quaeque-una, comme le prétend Bonamy. Cascuns et cadhuns n'ont pas la même origine; l'un vient de quisque-unus, et l'autre de quot-unus. Le changement de quot en cadh n'a rien de forcé. Dans notre ancien langage qu et c se mettoient l'un pour l'autre, selon la volonté du copiste; et dans toutes les langues il se trouve des mots où la voyelle o a été remplacée par la voyelle a. C'est ainsi que de *griego vient arrugia; de *gr, aratrum; de *gr, lavo; de *gr, pasco; de locusta, langouste; de domina, dame; de dominus, dam; etc. Quant à la lettre h, elle
s'intercaloit dans une foule de mots, tels que jhesus et autres, dans lesquels alors on faisoit sentir une espèce d'aspiration. Au lieu de ciascuno, anciennement les Italiens disoient catuno, catauno, caduno, et cadauno.
En espagnol, c'est cad uno. (cada uno, cada una)
Bodin lit cad una. Cette leçon est contraire au manuscrit.
Cosa, chose, du lat. causa, qui quelquefois se prenoit dans le sens de res ou negotium. De cosa s'est formé cose, que nos pères ont employé long- temps; et de ce dernier vient le mot chose, que nous avons encore.
Bodin lit causa; c'est sans aucun fondement.
Cette expression incidente, et in adjudha et in cadhuna cosa, est obscure; j'y reviendrai après le mot dist.
Cum, que, comme, du lat. cum, qui signifie souvent la même chose. On a dit aussi com, d'où notre mot actuel comme. Ex.:
Li borjois traient d'une part,
Com cil qui ére (1) de mal art, (1) Lisez érent.
Et porvirent la trahison,
A engigner lor compaignon.
Le Castoiement, conte 17, v. 23, fabl. B. tom. 2.
Si cum signifiera donc, ainsi que, ainsi comme, en lat. sic-ut. Ex.:
Et li baus hom, dont je vous di,
Estoit, si com je l'entendi,
Trop biaus de cors et de visage,
Riche d'avoir et de lignage.
Le Chevalier au barizel, v. II, fabl. B. tom. 1.
Bodin, Fauchet, Petit-Pas, Bullet, et autres, lisent si com, orthographe contraire au manusc., et même à l'âge de ces serments. D. Bouquet met un accent grave sur cùm; on ne doit pas l'imiter. M. Champollion a cru devoir lire sic un. Cette leçon est la preuve évidente que M. Champollion n'avoit encore rien lu de
notre vieux langage, lorsqu'il a voulu nous en expliquer le premier monument.
Pour la prononciation de cum, voy. amur, p. 7.
Om, on, formé de homo (qui, dans la basse latinité, a eu le même sens).
Cist est cil ki les mains nos liet de nostre propre liien mismes et ki de nostre baston mismes nos bat, si cum om suelt dire.
S. Bernard, manusc. de la Bibl. du Roi, f°. 130. r°.
On a dit aussi hom, hon, hons, en, etc.
Contre l'autorité du manuscrit, Fréher, Oberlin, Schoepflin, Fauchet, Petit-Pas, Duclos, et autres, lisent hom. Ce changement est tout-à-fait inutile.
Om répond parfaitement à notre pron. indéfini on; l'un vient de l'autre; on doit traduire l'un par l'autre. Ainsi l'expression si cum om sera très-bien rendue par
ainsi qu'on, ou comme on. Duclos, M. Champollion, et autres, ont dit, comme un homme; Bonamy, M. de Roquefort et ALII, ainsi qu' un homme.
Ces expressions ne sont pas exactes, et le tout comme un homme d'Oberlin l' est encore moins.
Per, par, selon. Ce mot est purement lat. Nos pères l'ont employé long- temps sans aucune altération; il s'est ensuite transformé en par.
Bodin, et Du Cange (en marge), lisent por. Cette leçon est également contraire au manusc. et au génie de notre vieux françois.
Dreit, droite justice, équité, du lat. b. drictum, pour directum, participe neut. pris substantivement.
Ce mot dreit doit se prononcer d'une seule émission de voix, mais avec diphthongue.
Isaac Pontanus et Borel lisent dreiti, Oberlin dreist, et Fauchet droit.
Non seulement ces trois leçons sont contraires an manusc.; mais les deux premières le sont encore à la formation de la langue romane, et la troisième à l'antiquité de ces serments.
L'expression per dreit est très-bien rendue, je crois, par selon l'équité. Il est de l'équité qu'un frère défende son frère. On traduit ordinairement, par droit ou par justice; cela est obscur. Oberlin dit, de droit; c'est un contre-sens.
Son, son, sien, du lat. SUUS. C'est la forme du cas de régime : elle provient de l'acc. SUUM. Le cas de sujet étoit sus, qui s'est ensuite transformé en ses.
Ce dernier mot a subsisté long-temps : on disoit ses hom, ses baron, pour son homme et son mari.
Son ne doit pas se prononcer entièrement comme en françois; l'o est un peu plus long, et l'n se fait sentir davantage.
Fradra, frère, est la même chose que fradre, (Voyez ce mot.)
Bodin, Du Cange, D. Rivet, D. Bouquet, Bullet, Bonamy, Court-de-Gébelin, et autres, lisent fradre. Cette leçon, contraire au manusc., est inutile, puisque
fradre et fradra sont la même chose. Borel lit frada!
L'a final doit se faire sentir sourdement dans fradra, ainsi que dans tout autre mot.
Salvar, sauver, défendre, du lat. salvare. (V. Salvarai, pag. 15.)
Dist, doit, du lat. debet. Je ne conçois pas comment ce mot a pu arrêter les savants: non seulement il se retrouve dans nos vieux auteurs, mais son étymologie est facile et sa filiation régulière. C'est donc sans aucune espèce de raison que Du Cange et autres ont cru qu'il falloit lire dust.
Nous n'avons point de conjugaison qui nous soit propre. En général, chaque verbe lat. a passé, avec tous ses temps, dans le roman, et, par suite, dans notre langue actuelle. Ainsi c'est dans debet, et non dans devoir, que nous devons chercher dist et doit.
En passant du lat. dans la langue romane, les mots ont souffert des altérations successives, soit par la suppression des consonnes, soit par celle des voyelles,
ou de toute autre manière quelconque. Ainsi debet est devenu devet, par un simple adoucissement de prononciation, comme nous avons vu sapere transformé en savir, et potere en podir. De l'affoiblissement de la consonne à sa disparition entière, il n'y a qu'une légère distance : devet s'est transformé en deet, comme podir en poïr, et veder (du latin videre) en veer.
Deux e se contractant en ei, deet est devenu deit, comme veer est devenu veir, etc. Et comme, dans la langue romane, la diphthongue ei, lorsqu'elle se trouve la dernière syllabe d'un mot, est remplacée presque indifféremment par la lettre i, dit est la même chose que deit. On a de même saveir ou savir, podeir ou podir, etc.
Il y a en latin un bon nombre de mots qui ont un c à leur pénultième syllabe. Ex.: dicere, facere, pallescere, putrescere, jacere, placere, licere, etc.
En passant dans la langue romane, leur 3e pers. dicit, facit, pallescit, etc. a perdu sa dernière voyelle. Il en est résulté dist, fast, pallist, etc.; car la suppression de l'e ou de l'i se faisant par la prononciation, le c conservoit le son de l's, qu'il avoit devant la voyelle.
Par ignorance, sans doute, on a ensuite étendu l'usage de cette terminaison st à beaucoup d'autres verbes qui n'étoient pas dans le même cas que ceux qu'on
vient de citer.
Quoi qu'il en soit, la 3e pers. sing. du prés. de l'ind. des verbes en ir, et de plusieurs autres, se terminoit anciennement par t ou par st, presque indifféremment.
On disoit : Nourrit ou nourrist, nutrit; dit ou dist, dicit; git ou gist, jacet; escrit ou escrist, scribit; list, licet, etc.
Mes maus ki est tournés à plane
Dont cascuns dist que nus ne sane.
Congié de Baude Fastoul d'Arras v. 169, fabl. B. tom. 1.
Comment mes cuers pour lui noircist.
Ib. v. 521.
Tant grate chèvre, que mal gist;
Tant va le pot à l'eau, qu'il brise;
Tant chauffe-on le fer, qu'il rougist;
Tant le maille-on, qu'il se débrise.
…...
Tant ayme-on chien, qu'on le nourrist;
Tant court chanson, qu'elle est apprise;
Tant garde-on fruict, qu'il se pourrist;
Tant bat-on place, qu'elle est prise.
Villon, pag. 102.
Ainsi dist, formé de debet, est parfaitement régulier. On auroit pu dire aussi dit, deit ou deist.
Dist s'est changé en doist ou doit. Loist, il est permis, s'est également formé de list; et, dans un très-grand nombre de mots, la diphthongue oi a remplacé
la voyelle i. En voici encore quelques exemples : François, de Franciscus; poix, de pix; poisson, de piscis; doigt, de digitus; moi, de mi, lat. mihi; toi, de ti,
lat. tibi, etc.
Je reprends la phrase entière, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dist.
Quoique au prés. de l'ind. ou du subj., dunat doit se rendre par le futur.
Selon le génie de notre langue, le futur salvarai l'exige. On ne peut pas dire, autant que Dieu me le permet, je ferai telle chose; mais, je ferai telle chose, autant que Dieu me le permettra.
La construction des verbes n'est pas toujours la même dans les deux langues.
L'adverbe si, qui précède salvarai-eo, répond à si cum, qui se trouve plus bas. Il fait sentir d'avance la comparaison qui doit suivre.
Si … si cum, ainsi ... ainsi que, se rendroit en latin par sic … sicut.
Et in adjudha et in cadhuna cosa est une expression embarrassante; et, comme malheureusement elle ne se trouve pas dans le serment francique, dont le copiste a sans doute passé une ligne, on n'a aucun point de comparaison.
Il y a trois manières de l'entendre; ou plutôt de l'analyser; car il ne se présente que deux sens différents.
La plus simple, au premier abord, est de supposer une faute de copiste, et de lire er ou ero (je serai), au lieu de et, après adjudha. On diroit alors : ainsi
défendrai-je ce mien frère Charles, et en aide serai en chacune chose, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère; ce qui revient à, je défendrai
mon frère Charles, que voici, et l'aiderai en toutes choses, ainsi que, selon l'équité, on le doit à son frère.
Cette première manière a de graves inconvénients.
1° On part d'une supposition; on fait un changement dans le texte; chose qu'il faut éviter.
2° Après adjudha il manqueroit li (à lui) dat. du pronom il; car non seulement il y auroit deux membres de phrase distincts, mais encore le régime de in
adjudha ero ne sauroit être le même que celui de salvarai : l'un est dat. et l'autre acc., comme en françois, Je défendrai mon frère, et lui aiderai.
3° Salvar, qui est répété après fradra, seroit de trop. On dit en françois : Je défendrai mon frère, et lui aiderai, ainsi qu'on le doit à son frère; ou Je
défendrai mon frère, et lui aiderai, comme il convient de défendre son frère et de lui aider; mais on ne dit pas : Je défendrai mon frère, et lui aiderai, comme il convient de défendre son frère. Dans la langue romane il en est de même.
Ainsi la phrase, pour être expliquée de cette manière, devroit être construite comme il suit:
si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha li ero in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra dist.
Je n'ignore pas qu'à la rigueur chacune des difficultés que je viens d'exposer pourroit, si elle étoit seule, se défendre; mais, toutes réunies, elles me présentent un tel faisceau d'oppositions, que je renonce entièrement à cette explication.
La seconde manière offre le même sens, et n'est pas entravée des mêmes difficultés. Et in adjudha et in cadhuna cosa, restant phrase incidente, on traduit : je défendrai ce mien frère Charles, et en aide et en chacune chose, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère, ce qui revient à :
je défendrai mon frère Charles, que voici, et par mon aide et dans toutes les occasions, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère.
Mais deux nouvelles difficultés se présentent.
1° La conjonction et nuit à la netteté de la phrase: elle est deux fois répétée; elle devroit être supprimée entièrement. On auroit alors: si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, in adjudha in cadhuna cosa, qu'on traduiroit par, je défendrai ce mien frère Charles en aide en chacune chose, ce qui revient à : je défendrai mon frère Charles, que voici, par mon aide en toute occasion.
On dit en françois : Je le défendrai et par mes actions et par mes paroles; mais on ne dit pas: Je le défendrai et par mes paroles et dans toutes les occasions; c'est-à-dire que deux membres de phrase ne peuvent être joints par la copulative, que lorsqu'ils sont de même nature. Si le premier exprime une action, le second doit exprimer une action; si l'un exprime une position, l'autre doit exprimer une position; et il en est de même dans toutes les langues.
Or in adjudha exprimant une action, et in cadhuna cosa une position, les deux membres de la phrase ne sont pas de même nature, et vont mal ensemble.
2° La préposition in se trouveroit employée dans une seule et même expression sous deux sens différents, par et dans, ce qui est peu conforme au mécanisme du langage.
Ainsi cette seconde explication ne satisfait pas du tout.
La troisième consiste à prendre cosa dans le sens de moyen, manière.
On diroit alors : je défendrai mon frère Charles, que voici, et par aide et par
chacun moyen, c.-à-d. et en lui prêtant aide ou secours, et par tout moyen quelconque.
La seule difficulté de cette dernière explication tombe sur le mot cosa, qui est pris ici dans un sens peu commun; mais c'est un mot vague que nos pères employoient à tout.
C'est donc, je crois, de cette manière qu'il faut entendre la phrase; et alors on dira : je défendrai mon frère Charles, que voici, et par mon aide, et par toutes choses, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère; ce qui revient à :
je défendrai mon frère Charles, que voici, et par mon aide, et par tous moyens, ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère.
On diroit en latin : defendam hunc meum fratrem Karolum, et auxilio et quacumque re (ou quocumque modo) id fieri possit, ut … etc. (Voy. le serment de 860, pag. 42.)
Celui qui a le mieux entendu ce passage est le célèbre Eckhart. Il a très-bien rendu in cadhuna cosa; mais il traduit in adjudha par in auxiliis mittendis.
Pourquoi restreindre le sens de adjudha? pourquoi mittendis? Les deux frères ne peuvent-ils s'entr'aider qu'en s'envoyant des secours de troupes?
Quant aux autres savants, chacun d'eux a traduit cette phrase à sa manière. La plupart ont admis le changement de et en ero; quelques uns ont suivi la
seconde explication; plusieurs ont rendu des mots par des mots, et ne se sont pas entendus eux-mêmes. Parmi ces derniers sont des noms célèbres.
En parlant de chaque mot, j'ai indiqué les diverses leçons suivies par les savants; mais je ne dois pas omettre ici que Borel, l'un de ceux qui ont traité le
plus mal ces serments, a fait deux suppressions. Voici comment il lit: si salvarai eo cist meon fradre Karlo in adjudha et in cadhuna cosa si cum per dreiti son frada salvar dist. Isaac Pontanus avoit lu de même.
Om étant supprimé, la phrase n'a plus de sens.
O, ce, du lat. IS. On a dit aussi eo; et même cette dernière forme est antérieure à l'autre : elle descend directement des cas obliques du pronom lat. O ou eo est le cas de régime; celui de sujet devoit être is.
Quid, que. Ce mot, purement lat., est employé dans le sens de quod. Il faut prononcer kid.
In o quid signifie proprement, en ce que, en cela que, sous cette condition que, pourvu que. On disoit en lat. in eo quod. On trouve fréquemment cette expression dans les capitulaires de nos rois. Ce mot quid est encore un vestige du genre neutre.
Il, il, lui, du lat. ille. Ce mot, le même qu'en françois, n'a aucune difficulté.
Mi, à moi. Ce mot est formé de mihi, dat. de ego, ou plutôt c'est un mot purement latin; car on disoit MI pour MIHI. Le pron. ego a passé dans la langue romane avec trois cas différents, eo, mi et me. (Voy. pag. 14 et 15).
Le premier étoit nom., le second dat. et gén., le troisième dat. et acc.
Quant à l'abl., on l'exprimoit par le second cas, avec une prép.
Les dix premières formes, ainsi que leur emploi, ont beaucoup varié dans la suite.
Altresi, autant. Ce mot est composé de altre et de si.
Altre vient de alter; si, de sic. Altresi, alterum-sic, est la même chose que altretant, alterum-tantum. Le premier signifie mot à mot, autre chose ainsi, autre chose comme cela; le second, autre chose telle, autre chose si grande; ce qui revient, pour les deux, à semblablement, autant.
Altresi doit s'écrire en un seul mot; mais l's ne doit pas prendre le son du z.
On disoit aussi altressi avec deux s, pour mieux rendre la prononciation; on a dit encore, mais plus tard, aultresi autresi, aultressi, et autressi. Ex.:
Le moine dedenz le sac met,
Et du covrir molt s'entremet,
Autresi comme il fut devant,
O le bacon s'envait corant.
Le Segretain, v. 563, fabl. B. tom. 1.
Fazet, fasse (qu'il) du lat. faciat. C'est la 3e pers. sing. du subj. prés. du verbe fare, faire. De faciat s'est formé faciet, par analogie des verbes de la 1re conjugaison: de celui-ci, facet; d'où notre mot face, que nous écrivons abusivement par deux s, fasse. Dans les Xe, XIe et XIIe siècles, on remplaçoit ordinairement le c par le z. On disoit fazon pour façon, anzois pour ançois, etc. On disoit de même fazet pour facet. Il est donc possible qu'un copiste du Xe siècle, habitué au langage de son temps, ait changé facet en fazet. Ces altérations de copistes étoient fréquentes : on peut en voir un autre exemple, dans le serment du peuple, au mot ajudha. Peut-être cependant dès le IXe siècle changeoit-on le c en z; ainsi il est inutile de faire aucun changement au mot fazet. Bonamy croit qu'il vient de faceret; il est dans l'erreur.
In o quid il mi altresi fazet signifie proprement, en ce qu'il fasse à moi autant, c.-à-d. pourvu qu'il en fasse autant à mon égard.
Personne, à ma connoissance, excepté Bonamy et Court-de-Gébelin, n'a lu ce passage correctement.
Ferrarius et Petit-Pas joignent ensemble les trois mots dist (qui fait partie de la phrase précédente), in et o.
Suivant le premier, on diroit : distino, quid il mi altre si fazer. On auroit, selon l'autre, distino quid il un altre si faret. Rien de plus barbare! Fauchet laisse dist à sa place; du reste il lit, comme Petit-Pas, ino quid il un altre si faret.
On a selon Bodin, ino qui id un altre si faret; suivant Eckhart, ino quid il imi altresi faret. Schoepflin et le savant Oberlin ont lu, ino quid il imi altre si faret. Fréher et Duclos, ino quid il mi altre si faret. Schilter et Isaac Pontanus, ino quid il mi altre si fazet. D. Rivet, in o qui il mi altre si fazet. La Platière, in o quid in mi altre si fazet. Borel et P. Pithou lisent, ino quid il mi altresi fazet.
Du Cange, D. Bouquet, Bullet, MM. de Roquefort et Gley, in o quid il mi altre si
fazet. Enfin, pour faire du nouveau, M. Champollion a cru devoir lire moquid il nun altresi fazet.
Toutes ces leçons sont également contraires au génie de la langue romane et au texte du manusc. Il n'en est qu'une seule qu'on ait pu suivre avec une apparence de raison, c'est altre si fazet. En effet, altresi est composé de deux mots, altre et si. Dans le principe, ils ont dû s'écrire séparément : donc, à la rigueur, on a pu croire qu'il devoit encore en être de même au IXe siècle. D'ailleurs dans le manusc. altre finit une ligne, et si commence l'autre :
rien n'indique donc qu'il faille joindre ces deux mots. On doit répondre à cela, 1° que, dans tous les monuments qui nous restent en vieux langage, altresi est toujours écrit sans aucune séparation: 2° qu'en séparant si de altre, on le rend
indépendant de ce mot; qu'il devient lui-même un adverbe; et qu'alors, se construisant naturellement avec le verbe, altre reste seul, et ne signifie plus rien : 3° que les deux parties ne sont séparées dans le manuscrit, que parce qu'on n'a pas pu les mettre dans la même ligne, et qu'alors on se servoit rarement du trait d'union.
Quant aux changements qu'a faits M. Champollion, rien n'est plus mal-adroit. Mo quid est sans doute une expression de sa province : elle étoit ici fort inutile, et tout-à-fait contraire au manusc.; mais, puisqu'il vouloit l'introduire, il auroit dû au moins l'écrire correctement, c.-à-d. en faire deux mots. On dit en patois
périgourdin mâ que, et en françois du XVIe siècle mais que; ainsi l'origine de cette expression n'a rien d'obscur ni d'équivoque, et l'orthographe n'en est point incertaine. La transformation de mi en nun est encore pire; avec elle, la phrase n'a plus de sens.
On avoit lu si diversement et tellement corrompu la phrase, in o quid il mi altresi fazet, qu'on a dû aussi la rendre diversement. En effet, Fauchet et Bodin traduisent, et non comme un autre le feroit. Petit-Pas, et non comme un autre se feroit. Duclos, en ce qu'il feroit autant pour moi. Bonamy, en tout ce qu'il feroit de la même manière pour moi, etc. De ces traductions, la première est un contre-sens complet; la seconde ne signifie rien; les autres sont plus ou moins foibles et incorrectes.
Ab, de, préposition. On a dit aussi à. L'une et l'autre forme sont purement latines. Dans notre vieux langage, la dernière est celle qu'on retrouve le plus fréquemment. On ne doit pas la confondre avec à, dérivé de AD, quoique matériellement elle lui soit parfaitement semblable. Ainsi en langue romane, comme dans notre langue actuelle, la préposition à a deux origines bien distinctes, AB et AD. Dans les expressions peindre à l'huile, assommer à coups de bâton, à vient de AB. Il vient de AD, lorsqu'on dit, aller à Rome, donner à Pierre, c'est fait à peindre, etc.
De la jonction de AB et de CUM s'est formé avec. On a dit ABCUM, comme ABANTE, INSUPER, DEFORIS, etc. (Voy. avant, pag. II.)
En passant du latin dans la langue romane, les mots en um, dès qu'ils
n'étoient pas monosyllabes, ont changé leur terminaison en o ou en e.
Ainsi ABCUM s'est transformé naturellement en abque. Et, comme il est difficile de prononcer ce mot sans faire sentir un e bref entre les deux consonnes, il en est résulté abeque ou aveque, avec, de même que de subgrunda est venu sévéronde. Je ne conçois pas que ce mot ait pu arrêter le savant Ménage.
On a toujours traduit ab par avec. Je crois que c'est une erreur. J'y reviendrai après le mot prindrai.
Ludher, Lothaire, nom propre. On disoit en latin Lotharius, Leutharius, etc.
Ce mot francique est composé de leut, peuple, et de herr, maître, seigneur,
chef. Il répond à Archidamus. (Voy. mon Traité des Noms.)
(N. E. En alemán actual, Leute : gente; Herr Quintanilla: señor. Martin Luther : Lutero.)
Plusieurs savants ont cru que ab et Ludher ne devoient faire qu'un seul mot, abludher, qui pouvoit signifier à lui oui avec lui. Fauchet, Bodin, Petit-Pas, Pithou, D. Rivet, D. Bouquet, et autres, ont suivi cette leçon bizarre.
Quant à Borel, pour mieux défigurer la phrase, il écrit abladher.
Nul, nul, du lat. nullus. Ce mot n'a aucune difficulté; c'est le cas de régime du masculin. Le cas de sujet est nuls. Dans la suite, l'orthographe de ce mot a beaucoup varié.
Plaid, traité, accommodement, du lat. placitum, par la suppression du c, et l'adoucissement de la dentale. Ce mot plaid s'est écrit de plusieurs manières, et a un très-grand nombre de significations, qui toutes ont rapport à l'action de discuter. Le mot thing, dans le serment francique, est parfaitement analogue.
On doit prononcer plaid d'une seule émission de voix, mais faire sentir distinctement les deux lettres de la diphthongue.
Nunquam, ne ... jamais. Ce mot est purement latin.
Pour la prononciation de la première syllabe de nunquam, voy. Amur, (pag. 7). On peut exprimer celle de la seconde par kan. (N. E. Español, nunca.)
Du Chesne, D. Bouquet, M. de Roquefort, et autres, écrivent numquam. L'abréviation de ce mot, dans le manusc., en rendant l'orthographe incertaine, je crois qu'il faut adopter la plus simple.
Prindrai, je prendrai, fut. de prindre (du lat. prehendere). Ce mot prindrai peut être formé du fut. second prehendero. On remarquera en passant que le premier fut., tant en françois qu'en langue romane, est toujours formé du second fut. des verbes latins; si mieux on n'aime le regarder comme composé de l'infinitif actif et du verbe habeo. On pourroit en dire autant de l'italien, de
l'espagnol, et de tous nos patois.
Bullet a lu prindray. Cette leçon est contraire au manusc. et à l'antiquité de ces serments. Frickius lit prindra; c'est encore pire.
Ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, signifie mot à mot, de Lothaire nul accommodement ne prendrai jamais, c.-à-d., je ne prendrai jamais avec
Lothaire aucun arrangement.
Dans ce passage, on a toujours cru que AB signifioit avec; je pense que, mot à mot, on doit le rendre par DE, qui est sa signification ordinaire. Au reste, cela revient au même, et le premier sens pourroit se défendre par les nombreux rapports que de et avec eurent toujours ensemble. C'est ainsi qu'en latin on se servoit souvent indifféremment de A ou de CUM; comme on peut s'en convaincre par les expressions a prima luce, ou cum prima luce, et autres semblables.
On pourroit aussi objecter, mais vainement, que le mot avec se trouve dans le serment francique; la construction de cette phrase y est entièrement différente: Avec Lothaire, y est-il dit, je ne viendrai à aucun accommodement : Mit Luheren in nohheiniu thing ne gegango.
Ceux qui ont cru que ab Ludher signifioit avec lui, ont pu croire que plaid devoit ici se rendre par querelle. Aussi traduisent-ils, et à luy n'auray querelle !
J'y reviendrai après sit, qui est le dernier mot du serment.
Qui, qui, lequel. Ce mot est purement latin. On doit prononcer ki, comme nos pères l'écrivoient souvent. C'est le cas de sujet, tant du sing. que du plur. masc. Le cas de régime pour les deux nombres est cui. Au IXe siècle, ce pronom qui conservoit encore le genre neutre : quid, pour le cas de sujet et l'acc. singuliers; quae, pour le cas de sujet et l'acc. pluriels. (Voy. quid, pag. 29, et quae, dans le serment du peuple.) Dans la suite, cette dernière forme, quae ou que, a entièrement perdu sa valeur de cas de sujet, ne conservant que celle d'acc., qu'elle avoit usurpée dans les deux autres genres et dans les deux nombres. Ce changement de valeur a dû commencer a s'opérer dans le Xe siècle, époque de l'entière disparition du genre neutre. C'est même à cette disparition qu'il faut l'attribuer. Depuis le XIIIe siècle, l'emploi de que est toujours resté le même; et nous disons encore, l'homme que je vois, la femme que je vois; les hommes que je vois, les femmes que je vois.
Fauchet, Petit-Pas et Leibnitz ont lu que. Cette mauvaise leçon est contraire au manuscrit.
Vol, vouloir, volonté. En passant dans la langue romane, l'infinitif velle s'est transformé en volle ou vole, par analogie de volo, volui, voluissem, etc.
Vole s'est pris comme subst.; il s'est ensuite changé en vol, par la suppresion de sa voyelle finale. Ainsi vol, volonté, provient d'un infin. pris substantivement. Comme verbe, vole s'est changé, par analogie, en voleir; d'où notre mot vouloir. Par sa nature, le mot vol n'étoit pas susceptible d'avoir deux cas distincts; aussi n'a-t-il qu'une seule forme pour le sujet et le régime.
Meon vol signifie proprement, de ma volonté, par ma volonté; meâ voluntate, secundùm voluntatem meam. Les deux mots sont au cas de régime, et chacun d'eux est censé à l'ablatif. Les Latins avoient des désinences distinctes qui leur tenoient lieu de prépos. : ils pouvoient donc sous-entendre ces dernières; et
comme non seulement nos mots, mais encore nos expressions furent d'abord calquées sur les leurs, de même qu'ils disoient meâ voluntate, au lieu de à meâ voluntate ou è meâ voluntate; ainsi nos pères, sans avoir la même ressource, ont dit, meon vol, pour à meon vol ou de meon vol. Rien de plus fréquent, dans nos vieux auteurs, que ces ablatifs sans prépositions. Ex.:
Et la rue du Vin-le-Roy,
Dieu grace, où n'a point de desroy.
Le dit des rues de Paris, v. 388, fabl. B. tom. 2.
Ne la rue n'oubli-ge pas
Symon-le-Franc. Mon petit pas,
Alai vers la porte du temple.
Ib. v. 423.
Cist meon fradre Karle, à ce mien frère Charles, eccisti meo fratri Karolo.
Tous les mots de cette expression ont été analysés. Il faut observer seulement
que Karle offre une nouvelle forme, une variété de Karlo. Ainsi le cas de sujet seroit Karlus, et celui de régime, Karlo ou Karle. Au reste, Karle vient de Karlo, et par conséquent lui est postérieur : peut-être même cette forme s'est-elle introduite ici dans le Xe siècle seulement.
Quant à l'absence de la prépos. à (dérivée de ad), devant le cas d'attribution, on en retrouve de fréquents exemples jusque dans les écrits du XIIIe siècle. Ex.:
Celui qui se velt commander,
N'ose enemis riens demander.
Ste. Léocade, v. 2169, fabl. B. t. 1.
Plusieurs savants ont cru que cist faisoit partie du mot précédent, vol.
En conséquence ils ont lu : Meon, volcist meon fradre Karle. Fauchet, Dupleix et Le-Gendre ont suivi cette mauvaise leçon. Fauchet lit, en outre, Carle au lieu de Karle. Au lieu de cist, Isaac Pontanus et Pithou lisent eist; Ferrarius eiss, et Borel dist. Schoepflin et Oberlin suppriment le mot Karle.
Damno, dommage, du lat. damnum. Damno est ici en régime; mais il seroit le même au cas de sujet; car les mots formés des neutres en um ne pouvoient avoir qu'une seule désinence. L'o de la terminaison n'a pu disparoître ici, à cause des deux consonnes qui le précèdent : en supprimant la dernière, nos pères ont dit dam, quelques siècles plus tard.
Sit, soit. Ce mot est purement lat. Dans le Specimen que M. de Roquefort a donné de ces serments, l's est coupée à la manière d'une f; ce qui pourroit induire en erreur. Le manusc. n'est point équivoque.
Et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, etc. signifie donc mot à mot, et de Lothaire nul accord jamais je ne prendrai, qui, de ma volonté, soit en
dommage à ce mien frère Charles, qu'on peut rendre par, et avec Lothaire je ne prendrai jamais aucun arrangement, qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles, que voici, ou à mondit frère Charles.
Cette phrase a été souvent mal entendue. Bodin traduit, et à luy n'auray querelle que de mon vouloir soit, si mon frère Charles ne me fait tort.
Petit-Pas suit le même sens. Selon Fauchet, on diroit : et à luy nul plaid onques je ne prendray, que de mon vouloir soit : à ce mien frère, ne que Charles en dommage soit. En s'exprimant ainsi, il est certain que le savant président ne s'entendoit pas lui-même. On peut en dire autant des deux autres, quoique leurs expressions aient quelque chose de moins obscur.
Dans l'analyse qui vient d'être faite des mots et des phrases de ce serment, je n'ai rien pu dire de la ponctuation. Je dois faire observer ici, qu'elle est extrêmement fautive, dans presque tous les textes que j'ai parcourus, et qu'il en est de même pour le serment de l'armée.
Voici maintenant quelques extraits de différents serments en basse latinité.
Ils sont tirés des Capitulaires de nos rois de la seconde race. Leur comparaison avec le monument qui nous occupe n'est pas sans utilité.
Formule du serment que Charlemagne exigeoit de ses peuples. (Cap. Baluz., tom. 1er, pag. 377.)
Sacramentalè qualiter promitto ego quòd, ab isto die in antea, fidelis sum domno Karolo … pura mente, absque fraude et malo ingenio, de meâ parte ad suam partem … sicut, per drictum, debet esse homo domino suo. Si me adjuvet Deus …, quia, diebus vitae meae, per meam voluntatem, in quantum mihi Deus intellectum dederit, sic attendam et consentiam.
Autre formule. (Ib.)
Sacramentalè qualiter repromitto ego domno Karolo ... fidelis sum, sicut homo, per drictum, debet esse domino suo ...
Autre formule, pour Charles-le-Chauve, roi de France.
(Cap. Baluz., tom. II, pag. 71.)
Ego (ille), Karolo Hludowici et Judithae filio, ab istâ die in ante, fidelis ero, secundum meum savirum, sicut francus homo, per rectum, esse debet suo regi ...
Serment que le clergé et le peuple prêtèrent a l'empereur Louis-le-Débonnaire et a Lothaire son fils, en 824. (Cap. Baluz., tom. 1er, pag. 647.)
Promitto ego (ille), per Deum … quòd, ab hac die in futurum, fidelis ero dominis nostris … juxta vires et intellectum meum. (N. E. punto o tilde en la e de meum, que no hace ninguna falta, como en quòd, etc.)
Serment que se prêtèrent mutuellement, en 854, l'empereur Lothaire, et Charles, roi de France. (Cap. Baluz., tom. II, pag. 74.)
Ab hodierna die et deinceps, si ... in quantum Dominus posse dederit ...
adjutorium tibi defensionis praestabo. Si autem … adjutorium, in quantum potero, praestabo, si tu aut filii tui idipsum adjutorium mihi praestaveritis …
Serment que les évêques prêtèrent a Charles-le-Chauve, en 872. (Cap. Baluz., tom. II, pag. 226.)
Quantùm sciero et potuero, adjuvante Domino, consilio et auxilio, secundùm ministerium, fidelis vobis adjutor ero ...
Celui des laïcs, au même. (Ib.)
Quantùm sciero et potuero, adjuvante Domino, consilio et auxilio fidelis vobis adjutor ero ...
Autre, de tout le peuple, au même. (Ib.)
Sic promitto ego, quia, de isto die in antea, isti seniori meo, quandiù vixero, fidelis et obediens et adjutor, quantumcumquè plus et melius sciero et potuero ...
Serment que les évêques prêtèrent à Louis-le-Bègue en 877.
(Cap. Baluz., tom. II, pag. 272.)
Ego (ille), ipse sic profiteor, de istâ die et deinceps, isti seniori et regi meo, Hludowico, Karoli et Hermentrudis filio, secundùm meum scire et posse, et meum ministerium, auxilio et consilio, fidelis et adjutor ero, sicut episcopus rectè seniori suo debitor est, in meâ fide et meo sacerdotio.
Pacte ou serment que firent entre eux, en 860, Charles-le-Chauve et son frère Louis. (Cap. Baluz., tom. II, pag. 207.) (1)
A modo et deinceps, ad Dei voluntatem, et sanctae ecclesiae restaurationem et honorem atque defensionem, et ad nostrum communem honorem et salvamentum atque profectum, et ad salvationem ac pacem christiani populi nobis commissi, isti fratri meo Karolo (ou Ludowico), et consilio et auxilio, in vera fraternitate, quantùm Deus mihi scire et posse dederit, fidelis adjutor ero. Et si Deus … illi sincerus auxiliator et cooperator ero, sicut verus frater vero fratri, per rectum, esse debet in hoc ut ipse similiter erga me conservet ...
(1) C'est presque la même chose que le serment de 842.
SERMENT DE L'ARMÉE DE CHARLES.
Si, conjonction. La même en françois et en latin.
Fauchet écrit sy. Cette leçon est contraire au manuscrit, et à l'antiquité de ces serments.
Lodhwigs, Louis, nom propre. On disoit en lat. Lodovicus, Ludovicus, Ludhuvicus, Lodhuvicus, Lodhuwicus, Luthouwicus, etc.; en tudesque, Lodwick, Ludwick, Ludhuwig, Ludwig, Hlodowick, etc; Ce mot est composé de leut, peuple, et de wik ou wig, citadelle, lieu de défense, refuge; il signifie refuge du peuple, c.-à-d. protecteur, défenseur du peuple. (Voy. mon Traité des Noms.)
Le cas de sujet est Lodhwigs ou Lodhuwigs, pour Lodhuwigus, formé du nom. lat. Lodhuwicus; le cas de régime est Lodhwig ou Lodhuwig. L'un et l'autre ont perdu leur dernière voyelle, parce que sans elle ils sont assez longs.
Ici on a Lodhwigs; plus bas c'est Lodhuwig. Cette dernière orthographe est la plus conforme à l'usage des anciens Francs, qui écrivoient ce nom avec trois u,
Ludhuuuig: je dis avec trois u, car les anciens Francs, ainsi que nos pères, ne connoissoient pas le w. Or la langue latine se refusant, pour ainsi dire, à cette accumulation de trois fois la même lettre, on avoit coutume d'écrire Lodhuuicus avec deux u seulement. C'est ainsi qu'on le retrouve presque par-tout dans la Chronique de Nithard. Le copiste a donc pu, par habitude, mettre
Lodhuuigs au lieu de Lodhuuuigs, que je croirois préférable ici.
Ce mot Lodhuuuigs ou Lodhuwigs doit se prononcer Lodhououigs en trois syllabes seulement. Si on écrit Lodhuuigs ou Lodhwigs, il n'y en a que deux,
Lodhouigs.
Dans le manusc., Lodhwigs est écrit avec deux u simples, Lodhuuigs, parce qu'alors on n'employoit point le w. Plusieurs savants ont suivi cette ancienne
orthographe. Elle peut se défendre; je crois cependant qu'il est mieux d'écrire Lodhwigs. Au reste cela revient au même.
Bodin a lu Ludovigs; Fauchet, Luduuigs; Astruc, Ludwics; Borel, Ludhuuig; Isaac Pontanus, Lodhuuig; Court-de-Gébelin et M. Gley, Lodhuigs; enfin M. Champollion, toujours pour faire du nouveau, a cru devoir lire Lodhuvigus.
Sagrament, les serments, du lat. sacramenta. Au singul. on diroit de même sagrament, formé de sacramentum. Dans ce mot, comme dans un très-grand nombre d'autres, le singul. et le plur. ne peuvent différer en rien. Ce n'est que dans les siècles modernes que l's est devenue la marque générale de la pluralité: on pourroit même déterminer d'une manière certaine les causes de
cet emploi; mais ici, ce seroit sortir de mon sujet.
Il est bon de remarquer que le subst. sagrament n'a point d'article qui le précède, et que même, dans le cours des deux serments, on ne trouve pas l'article une seule fois. D'où l'on peut conclure qu'au IXe siècle, s'il n'étoit pas entièrement inconnu dans la langue romane, il y étoit au moins d'un usage extrêmement rare.
Tous ceux qui avant moi se sont occupés de l'explication de ce monument, ont cru que sagrament étoit au singul. J'y reviendrai après le mot tanit.
Eckhart, Schoepflin, et autres, lisent sacrament. Non seulement cette leçon est contraire au manusc., mais encore à l'usage d'adoucir les consonnes, comme on le faisoit dans le IXe siècle, ainsi qu'on a pu le remarquer à l'occasion de savir, podir, fradre, et autres mots.
Quant à Borel, je ne sais ce qu'il veut dire par son sa gramnemque. Il sépare la première syllabe, estropie les deux autres, et leur joint le relatif suivant.
Quae, que, lesquels. La forme de ce mot est purement latine: c'est le plur. neut. de qui, quae, quod. Il s'accorde en genre et en nombre avec sagrament. Quae s'emploie comme sujet et comme accusatif. Aux autres cas, c'est cui. (Voy. qui, pag. 36.)
Il faut prononcer ke. C'est ainsi qu'on l'écrivoit souvent dans les XIIe et XIIIe siècles.
Jusqu'à présent on a toujours lu ce mot avec un e simple, que; c'est une erreur. Le manusc. n'a rien d'équivoque. Sous l'e de que se trouve un trait oblique, marque de la diphthongue. C'est ainsi qu'on l'indiquoit alors. On peut s'en convaincre à la seule inspection du manusc. de Nithard. Ex.:
Obsesse, f°. 26. v°. 2e. col. l. 9. (la última e tiene rabito.)
Sce mariae, f°. 27. r°. 1re. col. l. 12, etc. (la e de Sce tiene rabito.)
Cet usage du trait oblique se retrouvé aussi dans la plupart des anciennes impressions.
Son fradre Karlo, à son frère Charles. Ces mots sont ici au cas de régime; ils doivent se traduire par le datif. (Voy. son, pag. 22; fradre, pag. 17; Karlo, pag. 18. Voy. aussi cist meon fradre Karle, pag. 38.)
Schoepflin et Oberlin lisent fratre. Du Cange, au lieu de Karlo, a lu Karolo, et Petit-Pas, Karle.
Plusieurs savants françois, qui se sont occupés de ces serments, ont cru que les mots son fradre Karlo étoient au nominatif. Je reviendrai à cette inconcevable erreur, après le mot conservat.
Jurat, jure (il), 3e pers. sing. ind. prés. du verbe jurar, jurer. La forme de ce mot est purement latine.
On doit, je crois, prononcer djurat; c.-à-d. que le j est ici plus dur que dans jo. (Voy. eo, pag. 15.)
Dans le serment francique, le mot gesuor, qui répond à jurat, est au parf.
On ne doit pas en conclure que jurat y soit également. Sa forme, il est vrai, ne
s'y refuseroit pas; mais la phrase seroit moins conforme au génie de la langue romane.
Conservat, conserve, observe, tient (il), 3e pers. sing. ind. prés. du verbe conservar. La forme de ce mot est purement latine.
Si Lodhwigs sagrament quae son fradre Karlo jurat, conservat, se traduiroit mot à mot par, si Louis observe les serments qu'il jure à son frère Charles, ou plus conformément à la langue françoise, si Louis tient le serment qu'il vient de jurer à son frère Charles. On pourroit dire en lat., si Lodhwicus sacramenta, quae suo fratri Karolo jurat, conservat.
Cette phrase est claire dans les deux textes. Bodin, Borel, Petit-Pas, et autres, l'ont parfaitement entendue. Comment donc a-t-on pu traduire, si Louis garde
le serment que son frère Charles luy a juré. Cette erreur de Fauchet a eu cependant de nombreux sectateurs, parmi lesquels on doit citer Bonamy, M. de
Roquefort, et M. Champollion. Selon les deux premiers, on diroit : si Louis observe le serment que son frère Charles lui jure; selon l'autre : si Louis observe le serment que son frère Charles a juré. Eh! quoi de plus contraire à la grammaire et à la raison? Cette interprétation peut être combattue par trois arguments invincibles.
1° L'expression son fradre Karlo est au cas de régime; et dans le serment francique, le datif y est clairement exprimé.
2° On ne tient point, on n'observe point les serments d'autrui, mais les siens propres, quand on est de bonne foi.
3° Enfin, Charles avoit prête serment en langue francique; comment son armée auroit-elle pu l'entendre, puisque Louis avoit été obligé de faire le sien en langue romane, pour en être entendu?
Meos, mon, du lat. meus. (Voy. Meon, pag. 17.)
Petit-Pas, Du Cange (en marge), Fréher, Eckhart, Schoepflin et Oberlin, lisent meo. Cette leçon est contraire au manusc. et au génie de la langue romane.
Sendra, seigneur, maître, du lat. senior, qui, dans le moyen âge, s'est pris dans le même sens. La forme de ce mot a désespéré les commentateurs. Tous l'ont crue fautive; c'est une erreur. La seule désinence a pourroit être douteuse; peut-être vaudroit-il mieux sendre. L'un et l'autre cependant sont admissibles. (V. ce que nous avons dit de fradre et de fradra, p. 17.)
Sendre, ou sendra, est formé de senior, comme juindre, qui en langue romane, signifie garçon, compagnon, est formé de junior; comme mendre, moindre, l'est de minor, et meldre, meilleur, de melior. Les mots lat. terminés en r, et dont le gén. se forme par la simple addition de is, passèrent d'abord dans la langue romane avec un cas de sujet et un autre de régime. Mais les voyelles finales étant brèves, le régime n'avoit presque aucune différence avec le sujet. Ils devoient donc souvent se mettre l'un pour l'autre, et cela d'autant plus, que le cas de régime avoit coutume lui-même de perdre sa voyelle, lorsque le mot étoit un peu long. On devoit donc avoir indifféremment, pour l'un et l'autre cas, senior ou seniore, junior ou juniore, minor ou minore, melior ou meliore; et de même, grandior ou grandiore, amor ou amore, valor ou valore, etc. Lorsque la dernière forme ne perdoit pas sa désinence, elle s'abrégeoit par la syncope de la pénultième : ainsi de grandiore, plus grand, s'est formé graindre. On a eu de même senre de seniore, juinre de juniore, minre de minore, melre de meliore; et par l'intercalation de la lettre d, sendre, juindre, mindre, et meldre.
Cette intercalation est inévitable: pour la prononciation de l'n ou de l' l (ele, L), la pointe de la langue s'appuie fortement sur la racine des dents supérieures; tandis que, pour prononcer l'r, elle ne fait que toucher légèrement le palais, à un doigt des dents. Donc après l'articulation de l'n ou de l' l, s'il suit une r,
la langue doit quitter les dents et se porter en arrière, avant de pouvoir l'articuler. Or ce mouvement est justement celui qui produit les dentales : donc involontairement on fera sentir une dentale entre les deux liquides; mais, comme on n'en a pas l'intention, c'est la plus foible qu'on articulera, c.-à-d. le d.
Il existe encore dans notre langue un grand nombre de mots formés par le même principe d'intercalation. Ex.: tendre, gendre, cendre; peindre, feindre,
ceindre, teindre, atteindre, éteindre, étreindre, contraindre, enfreindre, plaindre, oindre, engendrer, je viendrai, je tiendrai. = Poudre, foudre, coudrier; moudre, soudre, absoudre, dissoudre, je voudrai, etc. Voici la marche de leur formation : tener, tenere, tenre, tendre; gener, genere, genre, gendre; cinis, cinere (des cas obliques), cinre, cendre; pingere, pinere, pinre, peindre; fingere, finere, finre, feindre; cingere, cinere, cinre, ceindre, etc. = Pulvis, pulvere (des cas obliques), poulre, pouldre, poudre; fulgur, fulgure (des cas obliques), foulre, fouldre, foudre; corylus, coryle (des cas obliques), par métathèse colyre, coulrier, couldrier, coudrier; molere, molre, mouldre, moudre; solvere, solere, solre, souldre, soudre, etc. (1).
(1) Il y a environ dix ans que je fis l'ensemble de cette note; (c'étoit à l'occasion des cas obliques de *gr). Elle fut publiée par le savant helléniste M. G., qui l'inséra dans ses désinences, avec des retranchements, additions, et autres changements qu'il crut nécessaires.
Les savants ont cru qu'il faudroit lire senhor, senior (ou senora, selon Isaac Pontanus), au lieu de sendra. Ils pensent que ce dernier ne signifie rien : cependant ils le laissent subsister; mais plusieurs d'entre eux modifient sa forme : ils lisent sender, qui leur paroît sans doute plus convenable, et qui est entièrement barbare. Il en est aussi qui joignent ce mot à celui qui précède. Ainsi, au lieu de meos sendra, Fauchet lit meossender; Bodin, meosender; Borel, meossendra; Du Cange (en marge), meo sender, et Petit-Pas, meo sandre.
De, préposition; la même en françois et en latin. (Voy. d'ist, pag. 11.)
Borel et Isaac Pontanus lisent in au lieu de de. J'ignore où ils ont pu prendre cette leçon.
Suo, sa; du lat. sua. On doit prononcer souo, d'une seule émission de voix.
L'o qui termine ce mot est bref et ouvert. Il a par conséquent beaucoup de rapport avec l'a dont il tient la place. L'un et l'autre supposent la même disposition des organes. Les lèvres seulement ont moins d'ouverture dans la prononciation de l'o. Dans toutes les langues, ces deux voyelles se sont mises souvent l'une pour l'autre; et dans le patois périgourdin en particulier, l'o s'est introduit presque par-tout. Ex.:
po pour pa, de panis; plo pour pla, de planè; mio, de mea; touo, de tua; souo, de sua, etc.
Suo ne peut pas avoir deux formes différentes pour le régime et le sujet.
Part, part, du lat. pars. Part est le cas de régime; d'abord on a dit parte. Pars, qui est purement lat., est le cas de sujet.
Du Cange (en marge), et Petit-Pas lisent par. Ce mot ne signifie rien.
Non, non, ne. Cette conjonction est purement latine. Nous l'avons aussi en françois, mais d'un usage moins étendu : ne l'a souvent remplacée. L'n finale de ce mot est plus sensible que dans notre langue. On doit cependant l'articuler beaucoup moins qu'on ne le feroit en latin. Quant à l'o qui la précède, il n'est point ouvert; il faut le prononcer des lèvres. Le son de ce mot
approche beaucoup de noun ou nôn. Nun se prononceroit de même. (Voy. Amur, pag. 7.) On a donc pu écrire presque indifféremment non ou nun.
Cette dernière orthographe se trouve plus bas; mais, comme moins ancienne, elle pourroit appartenir au copiste.
Borel lit un, Court-de-Gébelin nou, et Fauchet no, qu'il fait tenir avec le mot suivant.
Los, les, ceux-là, acc. plur. masc. du pron. il. Voici sa déclinaison au IXe siècle :
SINGULIER
Nom. m. il, fém. illa; En fr. il, elle; Du lat. ille, illa.
Gén., dat. li (pr les deux g.); lui; illi.
Acc. m. lo, fém. la; le, la; illum, illam.
PLURIEL.
Nom. li (pr les deux g.); “” illi.
Gén., dat. lor (pr les deux g.); leur; illorum.
Acc. m. los, fém. las: les, les; illos, illas.
Dans la suite, les différents cas de ce pronom ont éprouvé beaucoup de changements dans leurs valeurs respectives.
En espagnol, on dit de même los, en patois périgourdin, c'est lous. Bonamy est dans l'erreur, lorsqu'il prétend que lo, lou et los sont la même chose et signifient le : les deux premières formes sont singulières, et la seconde n'appartient qu'au pluriel. Plusieurs savants lisent lo, et portent l's sur tanit, qui alors ne signifie plus rien. J'y reviendrai après ce mot.
Tanit, tient, 3e pers. sing. ind. prés. du verbe tanir, pour tenir, du lat. tenere.
Non los tanit, ne les tient, n'a donc aucune difficulté; on diroit en lat. non illa tenet.
Fauchet, comme j'ai déjà eu occasion de le faire remarquer, lit nolo stanit, et Borel un los tanit. Selon Schoepflin, on diroit non los tenet, et suivant Petit-Pas et Bodin, non lostaint. Du Cange (en marge) lit non los taint; D. Bouquet, MM. de Roquefort, Champollion, et Gley, non lo stanit.
Reprenons maintenant toute la phrase : Si Lodhwigs sagrament quae son fradre Karlo jurat, etc. Elle est parfaitement claire, et signifie mot à mot :
Si Louis garde les serments (c.-à-d. les promesses) qu'il jure à son frère Charles, et Charles mon seigneur, de sa part (c.-à-d, de son côté), ne les tient, ...
Le pron. los démontre clairement que sagrament n'est pas au singulier.
Jo, je, le même que eo. (Voy. ce mot, pag. 15.) Quant à la différence d'orthographe, je crois qu'elle tient à la position. Il paroît que déjà dans le IXe siècle l'é de eo approchoit beaucoup de l'i par son exiguité. De là il est résulté que lorsque le mot eo s'est trouvé après un i auquel il pouvoit se joindre et participer, il a conservé son orthographe, parce qu'au moyen de cet emprunt il ne manquoit plus rien à sa prononciation. Ex.: salvarai-eo et cui eo. Lorsqu'au contraire il s'est trouvé après un i auquel il ne pouvoit en rien participer, on après une autre lettre, il a dû lui-même prendre ce qui lui manquoit.
Ex.: si jeo (ou jo), ne jeo (ou jo).
Returnar, retourner, détourner, du lat. barb. retornare.
Ce mot n'a aucune difficulté. (Pour sa prononciation, voy. Amur, pag. 7.)
Bodin lit retournar, et Fauchet retornar. Ces leçons sont contraires au manuscrit.
L'int, l'en, lui de là, lui de cela, par élision pour lo int.
Int est un adv. formé de inde; il signifie de là, et par extension, de cela. On a dit ensuite ent. De cette dernière forme vient notre mot en, dont la valeur est
absolument la même. L'int pourroit se rendre en lat. par illum inde.
On a coutume de ne faire de cette expression qu'un seul mot, lint; c'est ainsi qu'on l'a toujours lue. Le seul Bonamy l'a écrite correctement dans ses notes;
pour le texte, il a suivi l'usage. Fauchet joint à ces mots la négation qui précède; selon lui, on auroit nolint. C'est non lo, selon Bullet et La Ravallière. Non luit est la leçon du savant Bodin !!! Astruc pense qu'il faudroit lire non lim.
Pois, puis (je), 1re pers. sing. ind. prés. de poir, pouvoir. Poir est formé de podir, et celui-ci de potere (pour posse). (Voy. Podir, pag. 13.)
On doit prononcer pois d'une seule émission de voix, mais faire sentir distinctement les deux lettres de la diphthongue.
Si jo returnar non l'int pois signifie proprement, si je ne puis retourner lui de là, si je ne puis le détourner de cela, c.-à-d., si je ne puis le détourner de
l'action d'enfreindre ses serments; car ne pas tenir ses serments, c'est les enfreindre. (Après iver, dernier mot du serment, je reviendrai à cette phrase.)
Ne, ni, du lat. nec ou ne. Ce mot n'a aucune difficulté.
Neuls, nul, du lat. nullus. (Voy. Nul, pag. 34). C'est ici le cas de sujet.
Nuls seroit plus régulier; mais l'e a pu s'introduire dans ce mot pour l'euphonie. Au cas de régime, cela étoit moins nécessaire, parce que la prononciation en est facile. Quoi qu'il en soit, cette voyelle ne fait que modifier le son de l'u, et il faut bien prendre garde de faire sentir ici une diphthongue.
C'est un son simple, qui a beaucoup de rapport avec celui que nous donnons à ces deux lettres dans notre langue.
Fauchet lit nuls; Bodin, Borel, Petit-Pas, Du Chesne, et autres, veuls.
Cette dernière leçon ne donne aucun sens.
Ne neuls, ni aucun. Les deux négations né doivent pas effrayer; rien n'est plus fréquent dans la langue romane. Ex.:
Cil desnoieit davant toz, et se dit : Ne ni sai ne ni n'entend ce ke tu dis.
Fragment d'une traduction de la passion.
Ainsi on rendroit ces mots en lat. par nec aliquis.
Cui, que, lequel. C'est le cas de régime de qui. (Voy. Qui, pag. 36.)
L'u de ce mot doit se prononcer comme en françois.
Après cui, Court-de-Gébelin lit jo, au lieu de eo.
(Voy. pag. 52.)
Int, en, de là, de cela. (Voy. L'int, pag. 53.)
Fréher, Eckhart, Schoepflin, Oberlin, et autres, lisent nit. Ce mot ne signifie rien. Schilter fait tenir int avec le mot précédent : il lit returnarint, mais il pense, comme les autres, que returnar nit pourroit bien être préférable. Suivant Bodin, ce seroit me; selon Du Cange (en marge), me ou nit: il adopte cette dernière leçon. Fauchet lit ni. Quant à Bullet, il a cru sans doute qu'il seroit beau de lire inxt. Prononcera ce mot qui pourra : je pense qu'il est bas-breton; mais je ne me suis pas donné la peine de vérifier ma conjecture.
Nulla, nulle, fém. de nuls. La forme de ce mot est purement latine, et il n'est pas susceptible d'avoir deux cas différents, à cause de sa terminaison en a.
Fauchet a lu nula, et Petit-Pas nullo. Ces deux leçons doivent être rejetées.
Ajudha, aide. (Voy. Adjudha, pag. 19.) Adjudha, dans le premier serment, et ici ajudha. Cette différence d'orthographe vient évidemment du copiste : d'abord il avoit écrit ajuha; il a ensuite ajouté un d au-dessus de la seconde syllabe, oubliant sans doute d'en faire autant pour la première. De là on pourroit conclure que déjà dans le Xe siècle nous avons dit ajue au lieu de adjudha.
En effet, nos auteurs les plus anciens s'expriment ainsi; et S. Bernard, qui vivoit au commencement du XIIe', n'écrit pas autrement ce mot. Ex.:
Ensi ki'il à ols nen à ceos ne puyent faire nule ajue.
Serm. de S. Bernard, f°. 1. v°.
Qu'on ne m'objecte pas que les mots de la langue romane étoient variés dans leurs formes, et qu'on pouvoit les écrire diversement.
Sans doute, d'après la manière dont la langue romane s'est formée, d'après son usage presque uniquement populaire pendant les sept ou huit premiers
siècles, enfin d'après l'état de la France dans ces temps reculés, chaque mot a dû varier dans son orthographe, non seulement selon les temps, mais encore selon les lieux, et même les personnes, comme j'aurai occasion de le démontrer ailleurs : mais les variations d'un mot tombent ou sur sa désinence, ou sur sa propre racine; et, s'il est hors de doute qu'un auteur puisse mêler les premières, même sans motifs, en général il n'en est pas ainsi des secondes.
Je concluerai de là que ajudha, qu'on avoit d'abord écrit ajuha, tient à l'orthographe du Xe siècle, et n'est qu'une faute de copiste. Cependant, comme je me suis fait une loi de ne rien changer au texte de ces serments, je la laisserai subsister.
Dans le specimen de M. de Roquefort, ce mot est mal gravé; l'a est trop éloigné de l'i; ce dernier n'a pas la tête assez forte. Il étoit un peu effacé dans le manuscrit.
Bodin, Borel, Du Cange, Schoepflin, Oberlin, M. de Roquefort, et autres, ont mis adjudha. Selon le celtomane Bullet, ce seroit adjugha.
Contra, contre. Ce mot est purement latin.
Lodhuwig. Ce mot est ici au cas de régime. (Voyez Lodhwigs, pag. 43.)
Bodin lit Ludovig, Borel Lodhuwig, Fauchet Luduuig, etc.
Nun, non. (Voy. Non, pag. 50.)
Borel lit num. Fauchet fait nudi de nun li. Ces leçons ne sont pas moins contraires à la langue romane qu'au manuscrit.
Li, à lui. (Voy. Los, pag. 51.) Du Cange a lu si.
Iver, irai (je), du lat. ivero.
Encore ici le fac-simile de M. de Roquefort est en défaut, et m'avoit d'abord induit en erreur. Au lieu d'iver, j'avois lu vier pour fier, du lat. fiero, fut. 2 de FIO; et cette leçon me paroissoit d'autant plus probable, qu'elle répondoit parfaitement au mot uuirdhit, dans le serment thiois. Mais l'examen du manuscrit changea bientôt ma conjecture : l'i est très-distinctement dessiné au commencement du mot, c.-à-d. que le premier jambage de ce mot a la partie supérieure fort large; tandis que dans le specimen elle est très-déliée.
Une fois certain de la première lettre, je n'ai pas dû balancer un instant. Il étoit facile de choisir entre juer et iver: non seulement le premier feroit avec in ajudha une répétition vicieuse, mais iver est très-près d'ivero, tandis que juer est éloigné de *juvabo (o juvaro) ou juvavero.
Quant à ma conjecture, j'aurois pu la défendre, en supposant que le copiste lui-même s'est trompé, et a lu iuer pour uier. En effet, la différence des deux
mots ne consistant que dans le plus ou moins d'épaisseur de deux jambages, il étoit facile de s'y méprendre.
J'en dirois autant de la conjecture de Du Cange. Il propose fuer, du lat. fuero. Il seroit possible, en effet, que l'f s'étant trouvée effacée dans sa partie supérieure, le copiste l'eût prise pour un i.
Mais tout cela n'est que supposition; et comme on ne doit pas se permettre de changer un texte dès qu'il peut s'entendre, que d'ailleurs iver va très-bien dans la phrase, on doit le conserver.
On ne m'objectera pas sans doute que, dans les deux textes, les mots doivent être identiquement les mêmes; il suffit, en effet, que les phrases présentent le même sens. Du Cange, Isaac Pontanus, Bonamy, M. de Roquefort, et autres, lisent juer; et comme anciennement le j et le v n'avoient aucune différence avec l'i et l'u, plusieurs savants, tels que Fauchet, nous ont laissé dans l'incertitude sur leur opinion, en écrivant iuer. Quelques modernes, pour se tirer d'embarras, en ont usé de même.
Je reprends la phrase entière : si jo returnar non l'int pois; ne jo, ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra Lodhuwig nun li iver.
Elle signifie mot à mot : si je ne puis le détourner de cela; ni moi, ni aucun que je puis détourner de cela, n'irai à lui en nulle aide contre Louis; ou : si je ne puis le détourner de cela, ni moi, ni aucun que je puisse détourner de cela, n'irons à lui en nulle aide contre Louis; ce qui revient à : si je ne puis le détourner de cette infraction, ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, nous ne l'aiderons en rien contre Louis.
Il est bon de remarquer que le fut. iver est au sing., ne se rapportant qu'à ne jo, parce que ne jo, ... iver est la principale proposition; tandis que ne neuls cui eo returnar int pois est accessoire, et peut être considéré comme une expression incidente.
On pourroit, il est vrai, regarder iver comme une 3e pers.; et alors c'est à ne neuls, second nominatif de la phrase, qu'il se rapporteroit grammaticalement :
cela seroit même plus conforme à l'expression teutonique, mais beaucoup moins à l'antiquité de ces serments.
Du Cange a traduit : si ego retornare non possim, vel nolim ad eum retornare, in nullo ei auxilio eo contra Ludovicum. Il a très-bien fait assurément d'ajouter dans ses notes, nescio an benè reddiderim.
Selon Bodin, on diroit : si détourner je ne le puis, je ne veux avec luy retourner en paix, ne luy prester aucune obéissance. C'est également la version de Petit-Pas.
On auroit, selon Fauchet : et je destourner ne l'en puis-je, ne nul de ceux qui destourner ne l'en pourront, ne luy porterons ayde aucune contre Louis.
Isaac Pontanus trouve le tout fort obscur. Il n'y auroit qu'un OEdipe qui pût l'expliquer : OEdipo itaque opus sit. En conséquence, il renvoie à son ami
Thysius, qui, selon lui, s'en acquitte en ces termes : si je détourner ly ne puis ni je ni nullui détourner lui ne puis, en nulle aide contre Louis avec lui iray.
Borel a cru sans doute qu'il étoit impossible de mieux faire; il a pensé que le savant Thysius s'en acquittoit à merveille; et, sans y changer une syllabe, il
a adopté son élégante et correcte traduction !!
On diroit, selon La Ravallière, si je détourner ne le puis, ni moi, ni aucun autre détourner ne le peut, etc.
Enfin, M. Champollion traduit : si je ne puis l'y ramener, ni moi, ni aucun que je pourrai y ramener, ne lui serons d'aucun secours contre Louis.
Cette phrase est son grand cheval de bataille; il en fait, pour ainsi dire, le sujet d'une préface, où il s'exprime en ces termes : “Et d'après la première version connue et servilement copiée, tout le monde a traduit : si Charles ne le tient, si je ne puis l'en détourner, etc., c.-à-d. d'une manière entièrement opposée au texte, et en faisant un contre-sens complet, parce qu'on n'a pas connu la force du mot l'int, illum in; parce qu'on n'étoit pas familiarisé avec ces crases si communes dans les langues vulgaires; parce qu'enfin on expliquoit une langue qu'on n'avoit pas cultivée.” Oh! oh!!
Cette conjecture de M. Champollion est très-certainement la plus spécieuse qu'il ait faite. J'aurai cependant l'honneur de lui faire les observations suivantes:
1° Le verbe returnar s'emploie fréquemment (ce qu'il ignoroit sans doute) dans le sens de détourner; et le mot iruuenden, qui se trouve dans le serment francique, ne signifie que cela.
2° Non tanir est, quant à la signification, absolument la même chose que violer; et comme dans toutes les langues on construit souvent plutôt selon le
sens que selon les mots, on a pu dire, détourner du non-tenir ses serments,
c.-à-d., de leur violation.
3° Enfin, l'int n'est point une crase de illum in, même dans le sens de M. Champollion. Il auroit dû dire de lo intus. En effet, 1° dans le IXe siècle on ne
disoit point illum, mais lo : c'est donc sur cette dernière forme qu'a pu s'opérer la crase ou élision. 2° In n'est pas un adverbe, mais une préposition. Je n'ai
jamais vu ce mot employé autrement, si ce n'est peut-être dans les écrits du XIVe siècle; et alors on doit le regarder comme une corruption de ins.
D'ailleurs, si l'adverbe int étoit la même chose que la préposition in, d'où viendroit le t qui le termine? Alors il n'étoit point d'usage d'ajouter à la fin des mots des consonnes étrangères; et même, si on l'a fait depuis, ce n'est que rarement, et pour la seule harmonie. C'est ainsi, par exemple, que dans le patois périgourdin, depuis un siècle environ, en prend un d, lorsqu'il suit une voyelle, et jamais autrement.
Il est, je crois, suffisamment démontré que, dans le sens de M. Champollion, int ne pourroit venir que de intus. Or, dans ces temps reculés, l's finale d'un
mot, et sur-tout d'un mot indéclinable, n'auroit pu disparoître : intus restoit le même; dans la suite il est devenu ints, puis inz ou ins, enz ou ens. Dans nos
vieux auteurs, on le retrouve presque toujours sous ces deux dernières formes. Inz ou ins s'est conservé dans le mot dinz ou dins, qui est ensuite devenu dens; puis enfin dans, tel que nous l'employons aujourd'hui. Ainsi, pour le dire en passant, dans est la même chose que DE-INTUS; dedans, DE-DE-INTUS; de dedans, DE-DE-DE-INTUS.
Puisque intus a conservé son s dans tous les siècles, et la conserve encore dans le mot dans, il s'ensuit que int ne vient pas de intus, mais de inde.
Donc, 1° returnar doit se traduire ici par détourner; 2° non-tanir équivaut à violer; 3° int ne sauroit avoir une autre origine que l'adverbe inde. Ainsi, l'explication de M. Champollion est entièrement erronée, et n'a aucune base.
Nota. On trouvera à la fin de ce Mémoire un tableau général des leçons fautives suivies jusqu'à ce jour pour le texte roman.
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SERMENT DE CHARLES (1).
(1) Un grand nombre de savants françois ont rapporté le serment de Charles et celui de l'armée de Louis; mais, la plupart, sans chercher à les entendre. Je ne citerai pas leurs textes bizarres. J'en donnerai un seulement, à la fin de ces notes, comme objet de curiosité.
In, en, pour, etc. Cette préposition gouverne le datif et l'accusatif. Elle est ici dans le sens de pour, et demande le dernier de ces cas. Minna est son régime.
Godes, de Dieu, gén. de God. Ce mot se trouve encore en flamand, avec la même orthographe. Les Allemands disent Gott.
Minna, amour. Ce mot est ici à l'accus.; mais la terminaison du nomin. est la même. Au lieu de minna, les Flamands disent min ou minne. (N. E. Minnesänger : trobadores o trovadores, troubadours; Minnesang : poesía trovadoresca, canciones “de amor”, aunque hay muchos estilos.)
In Godes minna signifiera donc, pour de Dieu amour, c.-à-d. pour l'amour de Dieu.
Ind, et. On disoit aussi indi. Ind et indi sont devenus, par la suite, end et ende. Les Flamands disent encore aujourd'hui en ou ende, et les Allemands und.
En anglo-saxon c'étoit and. Les Anglois ont conservé cette dernière forme.
Thes, du, génitif de ther, le. L'article ther signifie en outre, ce et qui; c.-à-d. qu'il s'emploie comme pron. démonstratif, et comme relatif. Les Allem. disent der.
Les trois mots ind in thes, n'en faisant qu'un seul dans le manusc., les savants les ont lus, séparés et corrigés, chacun à sa manière. Pithou, Isaac Pontanus,
Schilter, et autres, lisent induithes; Juste-Lipse, induites; Marq. Fréher, Du Chesne. M. Gley, etc., ind durh tes; Eckhart, ind durch tes; Schoepflin, in durh
tes; Frickius, dans Schilter, a lu induithes, ajoutant entre parenthèses, leg. ind durh thes. Selon le savant M. Grimm, ce seroit indiu thes, et ainsi des autres.
Toutes ces leçons sont fautives et doivent être rejetées.
Christianes, génitif de christian, chrétien.
Ici, comme dans le texte roman, christian est écrit avec X* (carácter), suivant l'ancien usage. On ne doit pas confondre ces deux lettres grecques avec l'x et le p.
Fréher et M. Gley conservent le x, et changent le * en r; on écriroit selon eux Xristianes. Cette orthographe n'est pas admissible; il faut l'un ou l'autre :
Xpistianes, par Xp, ou christianes, par chr. Cette dernière manière est même, je crois, la seule qu'on puisse employer maintenant.
Folches, du peuple, gén. de folch, peuple, nation, multitude, troupe, vulgaire. Les Allem. disent volck (N. E. Volk):. Ce mot est analogue de vulgus.
Unser, de nous, gén. de uuir. Les Allem. s'expriment encore de même. Les Flamands disent onzer.
Bedhero, des deux, de l'un et de l'autre, gén. de bedho, l'un et l'autre, tous deux. Les Allem. disent beyde (beide), gén. bejder (beider). Bedhero est adjectif de unser : unser bedhero, de nous l'un et l'autre, de nous deux.
Juste Lipse lit bedhere. Le manuscrit n'a rien d'équivoque.
Gealtnissi, salut, conservation. C'est un nom neutre, dérivé de halten, aujourd'hui gehalten, sauver, conserver. Son nom. et son acc. ont la même terminaison. Gouverné par in, il est ici à l'acc. (N. E. Gesundheit : salut; gesund : sano, sana, sanos, sanas.)
Fréher, Eckhart, Schoepflin, M. Gley, et autres, lisent gehaltnissi. Cette leçon, fort bonne en elle-même, est contraire au manusc.; d'ailleurs elle n'est nullement nécessaire. Dans ces temps reculés, l'aspiration se mettoit souvent sans motif, et se retranchoit de même. Juste Lipse, Pithou, Vulcanius, Schilter, et Frickius, ont lu gealtnisi, Isaac Pontanus, gealtenisi. Le manuscrit n'est point équivoque.
L'expression ind in thes christianes folches ind unser bodhero gealtnissi, signifiera mot à mot : et pour du chrétien peuple et de nous deux salut, c.-à-d., et pour le salut du peuple chrétien et de nous deux; ce qui revient à : pour le salut du peuple chrétien et le nôtre commun.
Frickius fait un contre-sens, lorsqu'il dit, ob amorem Dei, populique christiani, ut et ad communem nostrûm utriusque salutem.
Fon, de. Les Allemands disent von et les Flamands van. Juste Lipse lit von. Cette forme est également contraire au manusc. et à l'antiquité de ces serments.
Thesemo, de ce, à partir de ce, ablatif de ther, hic. (Voy. Thes, pag. 62.)
Juste Lipse lit tesemo, et M. Grimm, thesenio.
Quelques savants joignent à thesemo le mot qui précède, et lisent fonthesemo,
Dage, jour, abl. de dag. Ce mot se trouve encore dans la langue flamande.
Les Allemands disent tag (Tag), et les Anglois day.
Frammordes, a l'avenir, en avant. Cet adverbe est composé de fram, ab, ex, pro, ad, et de fort, inde, porro, ultra. On a dû dire d'abord fram-fordes ou fram-vordes, deinde, ad porro. L'aspiration a pris ensuite la place de l'f ou du v, et a fini elle-même par disparoître; mais le son de la première syllabe se conservant, l'm s'est doublée. Ainsi, fram-fordes ou fram-vordes, transformé d'abord en fram-hordes, est devenu enfin frammordes. (N. E. vorwärts (alemán); forwards (inglés) : hacia delante; vorn, vorne (al) delante.)
Fon thesemo dage frammordes signifie donc proprement, de ce jour en avant, c.-à-d. dorénavant, à l'avenir.
So, ainsi, si, comme; en lat. sic, ut. So ... so, ainsi … comme, c.-à-d. autant ... que; en lat. sic … ut. Soso, ainsi que, comme; sicut. So ... soso, ainsi ... ainsi que, c.-à-d. ainsi … que, ainsi … comme.
Au lieu de frammordes so, Pithou, Isaac Pontanus, Schilter, et autres, lisent frammordesso; Juste Lipse et Vulcanius, frammor desso; Frickius, frammorde
so; M. Grimm, framm ordesso, etc. Toutes ces leçons sont incorrectes.
Fram, grandement. Fram est prépos. et adv. Comme adv., ce mot indique, extraction d'un lieu, mouvement en avant, augmentation, grandeur.
So fram so signifiera donc mot à mot, ainsi grandement comme, c.-à-d. autant que.
Frickius et antres lisent framso. Ce sont deux mots distincts.
Mir, à moi, dat. de ih, allem. ich. Mir est encore dans la langue allem. Les Flamands disent my.
Got, Dieu, le même que God. (Voy. ce mot, pag. 62.)
Geuuizci, science, savoir. Ce mot est dérivé de uuizzen ou uuizcen, savoir; all. wissen. Chez les Francs, on mettoit indifféremment, dans plusieurs occasions, le c ou le z; d'où geuuizzi ou geuuizci. On disoit aussi geuuissi ou giuuissi. Ex.:
Ther kundit, uuizistu thaz,
Uns in giuuissi,
Thaz Kristes gotnissi.
Denunciat, scias hoc, nobis pro certo, Christi deitatem.
Otfride, liv. V, chap. 8.
Frickius, Eckhart, Fréher, M. Gley, et autres, lisent geuuizei. Cette leçon est contraire au manusc., et ne me paroît pas très-francique. Schoepflin lit
geuuizzei. C'est geuuiz ei, selon Pithou, Isaac Pontanus, Juste Lipse, Schilter, et autres.
Indi, et. (Voy. Ind, pag. 62.)
Boecler lit indhi.
Madh, force, puissance, all. macht (Macht); flam. magt. Les Goths disoient mahts.
Eckhart lit mahd. Cette leçon, contraire au manuscrit, est parfaitement inutile.
Furgibit, donne, ou donnera (car la terminaison du présent s'employoit également pour le fut.), 3e pers. sing. de furgibin. Les Flam. disent encore voorgeeven, donner par avance, livrer. Ce mot est composé de fur ou vor (flam. voor), pour, avant, etc., et de gibin (allem. geben, flam. geeven, goth. giban), donner.
Hald, je défendrai. Hald est la 3e pers. sing. ind. prés. ou fut. de halden; allem. halten, protéger, sauver.
Schilter lit halt. (N. E. Gott hält dich; halten también es aguantar, soportar.)
Ih, je; allem. ich (voy. Mir, pag. 65), flam. ich, anglo-sax. ic, island. eg. Eckhart lit ich. (N. E. En Berlín y zona pronuncian “ik”, no “isch” ni “ij”)
Tesan, ce, pour thesan, acc. de ther ou dher, (Voyez Thesemo, pag. 64.)
Au lieu de ih tesan, Juste Lipse, Isaac Pontanus, Pithou, Schilter, et autres, lisent ihtis an. Selon Vulcanius, Frickius, et Schoepflin, c'est ih tisan.
Minan, mien, acc. de min. Les Allem. disent au nomin. mein, et à l'acc. meinen.
Juste Lipse, Isaac Pontanus, Schilter, et Frickius, lisent minam. Cette leçon est également contraire au manusc. et aux principes de la langue.
Bruodher, frère, allem. Bruder, flam. broeder ou broer, island. brodur.
Juste Lipse, Isaac Pontanus, Schilter, et autres, lisent bruher; Frickius, bruther; etc. Tout cela est inutile, et contraire au manuscrit.
Reprenons la phrase, so fram so mir Got geuuizci indi madh furgibit, so hald ih tesan minan bruodher ... Elle signifie mot à mot : ainsi grandement comme à moi Dieu intelligence et force donnera, ainsi défendrai-je ce mien frère ...; ce qui revient à : autant que Dieu m'en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère, que voici ...
Vient ensuite, dans le manuscrit, une lacune. La phrase incidente, et in adjudha et in cadhuna cosa, y est entièrement supprimée, ainsi que le nom propre Louis, qui devoit la précéder. C'est une inadvertance du copiste : le dernier mot de la phrase passée étant probablement ieder (jeder), chacun, il a, sans doute, porté la vue de bruodher sur ieder, et a omis ainsi une ligne entière; mais, comme la partie omise étoit incidente, la phrase principale n'en est pas moins régulière, et sans le texte roman la lacune ne paroîtroit pas.
Soso, comme. (Voy. So, pag. 65.)
Man, on. Man, qui signifie proprement homo, est ici un pron. indéfini.
Homo s'est pris dans le même sens, et a formé notre mot on. (Voy. Om, pag. 21) Man se trouve encore en allem. dans le sens de on. Les Flam. disent men. Pour homo, les Allem. disent Mann et Mensch, et les Flam. mensch et man.
(N. E. En minúscula, man macht : se hace; man weißt : se sabe, etc.)
Mit, avec, selon. Ce mot se retrouve dans la langue allemande, et les Flam. disent met. Selon les Goths, c'est mith. Toutes ces formes sont analogues de *gr.
Rehtu, droit, justice, équité, dat. de rehta, all. Recht. Schoepflin lit rehtum.
Le manusc. n'est point équivoque.
Sinan, son, sien, acc. de sin, allem. sein.
Bruher, frère, le même que bruodher, (Voy. ce mot, pag. 67). Je crois que la différence d'orthographe vient du copiste, qui aura passé deux lettres en écrivant. Cependant bruher pourroit se défendre. Je le laisse subsister.
Fréher, Eckhart, et M. Gley, lisent bruoder. C'est bruadher, suivant Frickius.
Scal, doit (il), 3e pers. singul. indic. prés. de scolan, allem. sollen, devoir.
(N. E. Del alemán sollen; scolan: en chapurriau “no cal patí” : no tens que patí, no debes sufrir en castellá; tersera persona: - ell o ella - no cal que vingue.)
Frickius lit seal.
Avant le mot scal, halden (salvar) sembleroit avoir été omis par le copiste; car il est exprimé dans le texte roman : cependant, à cause de la proximité de hald, on pourroit l'avoir sous-entendu.
Soso man, mit rehtu, sinan bruher scal signifie mot à mot : comme on doit, avec la justice, son frère (sous-entendu défendre); c.-à-d., ainsi qu'on doit, selon l'équité, défendre son frère.
Thiu, dat. neut. de ther, ce. (Voy. Thes, pag. 62.)
Thaz, que, nom. et acc. neut. de ther, qui. (Voy. Thes, pag. 62.)
In thiu thaz signifie proprement, en ce que, c.-à-d. pourvu que.
Er, lui, il, celui-ci, pron. de la 3e pers. Les Goths disoient is, et les Anglo-Saxons he.
Mig, moi, me, acc. de ih, je. Les All. disent mich, et les Flam. my. Le verbe suivant régit ce mot à l'acc.
Soma, pareillement. Ce mot pourroit bien n'être qu'une faute de copiste: on dit sama et samo. So sama ou so samo signifie, de même (mot à mot, ainsi pareillement). L'expression soso man, qui précède, a pu faire écrire ici so soma au lieu de so sama. J'ai conservé so soma, pour ne rien changer au texte.
(N. E. inglés same : mismo, igualmente, etc.)
Duo, 3e pers. singul. ind. prés. et fut. ou subj. prés. de duon, faire, traiter; allem. thun (tun; inglés do), et flam. doen.
In thiu thaz er mig so soma duo, signifie mot à mot, en ce qu'il moi ainsi traite; c.-à-d., pourvu qu'il en fasse autant à mon égard.
Pithou, Schilter, et autres, lisent inthi utha zermigsoso maduo (ils suivent les divisions du manusc.); Juste Lipse, inthi utha zermig soso madno; Isaac Pontanus, inthi utha zermigsosono maduo; Boecler, inthi utha zer mig so so maduo; Schoepflin, inthi uthaz er mig so sin madh. Tous regardent ce passage
comme corrompu. Fréher en sépare les lettres une à une, pour indiquer qu'il ne l'entend pas, et que chacun peut le lire à sa façon. Il ajoute même, dans ses notes, hîc aqua haeret; nec quidquam expedio. Et quî possim in loco manifestè corrupto? Eckhart, M. Gley, et autres, lisent inthiu, en un seul mot; et, au lieu de so soma, le premier lit sosama, et le second sosoma. Frickius lit de même, inthiu, et il traduit: in eo ubi alius negotium faciet (vel turbabit). S'entendoit-il lui-même? Je ne le crois pas. Au lieu de so soma duo, on auroit, selon M. Grimm, soso ma duo.
Luheren, dat, de Luher pour Ludher, Lothaire. (Voy. ce nom, pag. 34.)
Pithou, Vulcanius, Isaac Pontanus, Schilter, et autres, lisent Luherem; Fréher, Boecler, Eckhart, M. Gley, et alii, Lutherem; Juste Lipse, Laherem.
Au lieu de indi mit, qui est avant, Juste Lipse lit indunit, et Pontanus indimit.
Nohheiniu, nuls, acc. plur. de nohhein. Nohhein est composé de noh, allem. noch, non, et de ein, un. On disoit aussi nihcin. Avec un verbe de mouvement,
in gouverne l'accusatif.
Thing, convention, arrangement, pacte. Ding signifie encore aujourd'hui en allem., chose, affaire, cause, plaidoirie; mais autrefois ses significations étoient plus nombreuses. (Voy. Plaid, pag. 34.) Thing est censé à l'acc. plur., comme l'adj. qui précède. Lorsqu'en langue francique l'adj. et le subst. se trouvoient joints ensemble, il suffisoit de décliner l'un d'eux. En arménien, c'est encore de même.
Au lieu de in nohheiniu thing, Juste Lipse, Isaac Pontanus, et autres, lisent in nothe in mit hing; Eckhart, Fréher, et M. Gley, inno theinni thing; Boecler et Schoepflin, inno theinni ding; M. Grimm, in notheiniu thing, etc. Toutes ces leçons sont contraires au manusc. Nohheiniu y est très-lisible : au-dessous du second i, est le trait oblique qui le détermine. Dans le fac-simile de M. de Roquefort, ce trait est pris à contre-sens; la partie inférieure est la plus large, tandis que c'est la supérieure qui doit l'être.
Gegango, irai (je), 3e pers. singul. ind. prés. et fut. de gegangon, aller.
On a dit aussi gangen et gan; maintenant c'est gehen. La particule ga, ge, gi, ka, ke, ki, ou cha, che, chi, est une espèce d'adverbe, qui signifie una, simul, et qui se met devant le verbe, où souvent elle ne signifie rien. Ainsi, on dit gegangon au lieu de gangon. (N. E. gegangen es en alemán participio : ido.)
Schilter et autres lisent nege gango. Selon Fréher, c'est negegango, sans séparation. Cette manière est incorrecte : ne gegangon n'est pas d'un usage assez fréquent pour que la négation puisse faire partie du mot. Selon le fac-simile de M. de Roquefort, on auroit nege ganga. Cette faute provient de ce que la dernière lettre de gegango étant couverte d'encre et entièrement illisible, M. de Roquefort a cru devoir y suppléer un a. L'o étoit préférable.
Au surplus, la tache étoit récente; je l'ai légèrement frottée avec le bout du doigt et un peu de salive; l'o s'est alors parfaitement découvert. Il ne peut plus maintenant exister aucun doute sur ce mot.
Indi mit Luheren in nohheiniu thing ne gegango, signifie donc mot à mot : et avec Lothaire à aucuns arrangements ne viendrai, c.-à-d., et je ne viendrai avec Lothaire à aucun arrangement.
Zhe, qui, lesquels, pour the, pl. de ther. (Voy. Thes, pag. 62). Peut-être zhe n'est-il qu'une faute de copiste. Le t et le z ayant presque la même forme dans les anciens manuscrits, on a pu les prendre l'un pour l'autre. Au reste, cette supposition est inutile : le z et le t ont coutume de se remplacer mutuellement. Les divers dialectes de la Germanie fournissent de nombreux exemples de ce changement. Ainsi, le mot zhe peut être regardé comme parfaitement régulier.
Aucun commentateur ne me paroît l'avoir entendu.
La plupart le prennent dans le sens de ze ou zu, AD, et le portent sur minan uuillon. La phrase, ainsi construite, ne signifie rien, ou du moins est fort obscure.
Minan, mon, mien. C'est ici l'abl. de min. L'acc. a la même forme. (Voy. Minan, pag. 67.)
Au lieu de zhe, minan, Juste Lipse, Isaac Pontanus, Schilter, et autres, lisent, theminam. Frickius lit de même, ajoutant entre parenthèses : leg. ze minan.
Ces deux leçons, également mauvaises, sont contraires au manusc. Au lieu de minan, Schoepflin lit minam. Cette leçon est inutile.
Uuillon, vouloir (infin. pris subst.), allem. wollen, flam. willen, goth. willan.
Minan uuillon, par mon vouloir, de mon vouloir.
La prépos. est sous-entendue, comme dans le texte roman. (Voy. Vol, pag. 37.)
Frickius lit uvillon. On doit écrire ce mot avec deux u simples, selon l'usage des Francs.
Imo, à lui, à celui-ci, allem. ihm. Imo est le dat. de er. (Voy. Er, pag. 69.)
Ce, à, pour ze, allem. zu. Souvent le c et le z se mettoient indifféremment l'un pour l'autre.
Scadhen, dommage, dat. singul. de scadh ou scadho, allem. schad.
(Schaden, Schade, verbo schaden : dañar, causar mal; Schade! qué pena!)
Uuerhen, soient (ils), 3e pers. plur. subjonctif prés. de uuerhen ou uuerhon, (scand. uuoeren, island. vera).
M. Gley et autres lisent uuerdhen. Ce changement est d'autant plus inutile, que les deux verbes paroissent avoir la même origine, et ont eu jadis la même signification. (Voy. Uuirdhit, dans le serment de l'armée, pag. 80.)
Zhe, minan uuillon, imo ce scadhen uuerhen, signifie mot à mot : qui, de ma volonté, à celui-ci à dommage soient, c.-à-d., qui, de ma volonté, puissent lui être dommageables.
SERMENT DE L'ARMÉE DE LOUIS.
Oba, si, conjonction. On disoit ob, devant une voyelle. Cette dernière forme se retrouve en allemand.
Boecler lit obo,
Karl, Charles, (Pour la signification de ce mot, voyez pag. 18.)
Then, le, acc. de ther. (Voy. Thes, pag. 62.)
Eid, serment. Les Allem. se servent encore de ce mot. Les Fl. disent eed, et les Angl. oath. En goth., c'étoit aith; en anglo-s., ath, et en scand. ed ou eidur.
(N. E. Straßburger Eide : Serments d'Strasbourg : los juramentos y homenajes de Estrasburgo. O sea, este texto que estás leyendo.)
Then, que, acc. de ther, qui. (Voy. Thes, pag. 62.)
Er, il. (Voy. pág. 69.)
Sinemo, à son, dat. de sin, allem. sein. (Voy. sinan, pag. 68).
Au lieu de sinemo, on dit maintenant seinem.
Schilter, Pithou, Vulcanius, et autres, lisent sineno; c'est un barbarisme qu'on ne trouve point dans le manuscrit. On a mal lu; et le specimen de M. de Roquefort est lui-même en défaut.
Habitué à la prépos. latine sine, le copiste a divisé sinemo en deux parties, dont la seconde tient au mot suivant; il a écrit, sine mobruodher; et, par quelque frottement, le troisième jambage de l'm s'est effacé.
On ne voit donc réellement que sine n obruodher: mais il est évident que le troisième jambage a existé; car, 1° si la lettre en question étoit une n, elle seroit isolée. Or, il n'étoit pas naturel d'écrire une consonne isolément.
2° Il paroît encore un point léger à côté du second jambage de l'n, et un peu plus bas que son extrémité. Or, dans ce manusc. la troisième jambe de l'm est presque toujours plus longue que les deux autres.
3° Enfin, l'o qui suit est commencé par le bas, et il conserve encore un reste de liaison. Or, cette manière de faire l'o ne peut avoir lieu que lorsqu'une lettre finissant par le bas, précède immédiatement. Ex.:
Amore, manusc. de Nithard, f°. 13, r°, 1re col., l. 12; *Correpti, ib., etc.
Ainsi, il est évident qu'il faut lire sinemo, et non pas sineno. Quant au specimen, il est fautif, 1° en ce que la légère trace du troisième jambage de l'm n'est point marquée; 2° parce que l'o n'est pas commencé par le bas, et qu'il ne conserve aucune liaison.
Bruodher, frère. (Voy. pag. 67.)
Schilter lit broudher. Cette forme incorrecte est contraire au manusc.
Selon Boecler, ce seroit bruoder.
Ludhuuuige, Louis, dat. de Ludhuuuig. (Pour la signification de ce mot, voy. pag. 43.)
Schilter a lu Ludwige.
Ludhuuuige est très-lisible dans le manusc. Le copiste avoit d'abord commencé ce mot par une h. Il a ensuite, repris la première partie de cette lettre, et l'a recourbée pour en faire l'l. De la seconde partie il a fait le premier jambage de l'u. Quant aux deux u qui suivent, ils sont parfaitement corrects. Dans le fac- simile de M. de Roquefort, ce mot n'est pas reconnoissable.
Gesuor, a juré, 3e pers. singul. ind. parf. de sueren ou suueren, all. schweren (schwören), flam. zweeren, angl. swear. Les Goths disoient swaran.
Vulcanius a lu gezuor, et Frickius gesvuor.
Geleistit, suit, observe (il), 3e pers. sing. ind. prés. de geleisten. Ce verbe est composé de la particule ge (voy. Gegango, pag. 71), et de leisten, suivre, parfaire, exécuter. Les All. se servent encore de leisten, dans le sens de faire et parfaire.
Wachter lit gileistit.
Reprenons toute la phrase, oba Karl then eid, then etc.; elle signifie mot à mot: si Charles observe le serment qu'il a juré à son frère Louis; ce qui revient à : si Charles tient le serment qu'il vient de jurer à son frère Louis.
Ludhuuuig, Louis. Ce mot est ici au nominatif. (Voy. Ludhuuuige, ci-dessus.)
Schilter a lu Luduuig. Le manuscrit n'a rien d'équivoque.
Min, mon, mien. (Voy. Minan, pag. 67.)
Herro, seigneur, maître; anglo-s. hèarra. Les Allem. disent encore herr. Er a été employé dans le même sens. Toutes ces formes sont analogues du mot latin herus.
Au lieu du mot gesuor, qui vient après imo, Frickius lit gesvuor. Cette leçon inutile est contraire au manusc.
Forbrihchit, rompt, viole (il), 3e pers. sing. ind. prés. et fut. de forbrihchen.
Ce verbe est composé de for, particule intensitive, qui s'écrivoit aussi, fora, far, fer, fir, furi, etc. (anglo-s. fra, allem. ver), et de brihchen, brechan, ou prechan, allem. brechen, rompre, briser, scier, violer.
Fréher lit forbrichchit; Eckhart, forbrichit; Schilter forbrihchid; Frickius, for brichchid, etc. Tout cela est contraire au manuscrit.
Encore ici le fac-simile de M. de Roquefort est en défaut : le graveur a oublié de trancher l'f, ce qui d'abord m'avoit induit en erreur.
Indi Ludhuuuig, min herro, then er imo gesuor forbrihchit signifie mot à mot, et Louis, mon seigneur, viole lequel il à lui a juré; c.-à-d., et si Louis, mon seigneur, viole celui qu'il lui a juré.
Ob, si; le même que oba. (Voy. ce mot, pag. 73.)
Après ob, M. Gley lit ik, au lieu de ih. Cette forme ik (qu'on retrouve en flam.) est contraire au manuscrit.
Inan, le, lui, acc. de er. Les Allem. disent ihn. En goth. c'étoit ina et imma; en anglo-s. hine.
Dans le fac-simile de M. de Roquefort, ce mot n'est pas bien gravé : on pourroit prendre pour une m les deux premières lettres.
Es, de cela, gén. neut. de er. (Voy. ce mot, pag. 69.)
Au lieu de inan es, Pithou, Schilter, Frickius, Vulcanius, Schoepflin, et autres, lisent ina nes; Fréher, inanes (ou selon D. Bouquet, ina nes); Boecler, nianes. Enfin, Isaac Pontanus lit de même ina, et porte nes sur le mot suivant.
Iruuenden, détourner. Ce verbe est composé de la prépos. er, EX, qu'on écrivoit aussi ar, ir, or, ur, etc., et de uuenden, tourner, détourner; goth. wandjan, anglo-sax. wendan, et all. wenden. Au lieu de iruuenden,
on se sert aujourd'hui de abwenden.
Eckhart et Fréher lisent arwenden, (M. Gley, aruuenden). Schilter, Pithou, Vulcanius, Frickius, Schoepflin, et alii, joignent ce mot à la négation suivante : les trois premiers lisent aruuendenne; c'est arwendenne suivant les autres. Enfin Isaac Pontanus a lu nesarwendenne, y accumulant trois lettres des deux mots qui précèdent.
On voit que la plupart des savants lisent aruuenden ou aruuendenne. Un point léger, ou plutôt une espèce de tache placée devant iruuenden, sembleroit indiquer, en effet, que ce qui nous paroît un i, faisoit partie d'un a dont la première moitié seroit effacée : mais ce n'est qu'une apparence illusoire; car, 1° iruuenden se trouve répété deux lignes plus bas, avec la même signification. Aruuenden et iruuenden ont le même sens, il est vrai; mais la différence des deux formes seroit sans motif. 2° Dans les deux phrases du texte roman, le seul verbe returnar est employé sans aucune modification.
3° Enfin, la lettre qui paroît équivoque est très-certainement un i. Le second trait d'un a seroit plus oblique, et moins court, surtout par le haut. A la vérité les i du commencement des mots ont ordinairement, dans ce manusc., la tête
droite et forte; mais il y a des exceptions. (Voy. In, f° 10, r°, 1re col., l. 18, etc.) D'ailleurs le copiste, n'entendant rien à cette partie du texte, devoit toujours être indécis, soit pour séparer les mots, soit pour les écrire.
Mag, puis ou pourrai (je), 1re pers. sing. ind. prés. et fut. de magan, all. mögen, pouvoir. Le subst. Macht, pouvoir, puissance, est dérivé de ce verbe.
Isaac Pontanus lit mah. Cette mauvaise leçon est contraire au manusc.
Selon Fréher, on liroit nemag, au lieu de ne mag. On peut employer, je crois, indifféremment l'un ou l'autre.
Ob ih inan es iruuenden ne mag signifie mot à mot : si je lui de cela détourner ne puis, c.-à-d., si je ne le puis détourner de cela (de cette violation).
Quant au gén. es, je dois faire remarquer ici que les Francs employoient le gén. au lieu de l'abl. avec fon. Ex.:
Her skancta ce hanton
Sinan fianton
Bitteres lides;
So uuehin hio thes libes.
C.-à-d.
Il versoit à ses ennemis de la coupe d'amertume, et ceux-ci quittoient la vie.
Ode en l'honneur de Louis III, v. 105.
Frickius a traduit oi ih inan es iruuenden ne mag, par quùm ego avertere illum (ab aliena mente) non potero. C'est une erreur qui provient de l'incertitude de sa fausse leçon.
Noh, ni, allem. noch. Les Goths disoient nih, et les Anglo-s. ne. (Voy. Nohheiniu, pag. 70.)
Thero, le, celui, le même que ther (1), (Voy. Thes, pag. 62, etc.)
(1) Thero n'est point ici le gén. plur. du pron. démonstratif, comme le croient quelques savants. Le texte roman s'y oppose.
Nohhein, nul, aucun, (Voy. Nohheiniu, pag. 70.)
Eckhart, M. Gley, et autres, suppriment ce mot, je ne sais pour quel motif.
Ils suivent en cela l'opinion de Frickius; mais il s'étoit contenté d'indiquer en note cette leçon. Pithou, Isaac Pontanus, Schilter, Vulcanius, et alii, lisent noh hein. Noh thero nohhein signifie proprement, ni le nul, ni l'aucun, c.-à-d.,
ni aucun. Nohhein est ici avec le sens de aliquis, comme neuls, dans le texte roman.
Then, que. (Voy. pag. 73.)
Au lieu de then ih es, Pithou, Schilter, Schoepflin, Vulcanius, et autres, lisent thenihes. Tels sont aussi ces mots dans le texte de Frickius; mais il pense qu'on doit lire theinhes; sans doute il veut dire thein hes. Eckhart et M. Gley ont adopté cette dernière forme. Suivant Isaac Pontanus, ce seroit then ihes.
Ces mots sont mal gravés dans le specimen de M. de Roquefort; l'n et l'i paroissent faire ensemble une m. Dans le manuscrit, ces deux lettres sont distinctes.
Frickius écrit le mot suivant, iruvenden, au lieu de iruuenden, et il fait de même par-tout où deux u se trouvent réunis. Selon Fréher, ce seroit irrwenden.
Uuidhar, contre; goth. withra, anglo-s. wither. Les All. disent encore wider, et les Flam. weder.
Vulcanius lit wider. Dans le specimen de M. de Roquefort les deux u sont mal formés.
Karle, dat. de Karl. (Voy. ce mot, pag. 73.)
Follusti, secours, subst. neut. dérivé de follusten ou folleisten, secourir; anglo-s. fylstan. Folleisten est lui-même composé de la particule intensitive foll, allem. voll, benè, plenè, perfectè, et de leisten, perficere, praestare.
Il signifie proprement, benè praestare, c.-à-d., praestare officium.
Au lieu de follusti ne, Pithou, Isaac Pontanus, Schilter, Vulcanius, Schoepflin, et autres, lisent follus tine. Selon M. Grimm, c'est follustine, d'un seul mot.
Cette dernière leçon pourroit se défendre; mais elle est moins conforme au texte roman, et ne présente pas une construction nette. Pour suivre l'ordre des
mots du serment de Charles, Fréher fait ici une assez longue transposition; il lit : imo ce follusti widhar Karle ne wirdhit. Boecler, Eckhart, M. Gley, et autres, ont adopté cette leçon. Rien cependant de plus absurde. Comment, en effet, dans deux langues différentes, dont le génie et les habitudes sont souvent opposés, les mots pourroient-ils toujours se répondre, non seulement pour le sens, mais encore par leur position? Ne suffit-il pas que la valeur des phrases soit la même?
Uuirdhit, sera, deviendra, 3e pers. singul. indic. prés. et fut. (il est presque toujours pris dans ce dernier sens) de uuirdhen, devenir, être; (d'où l'all. werden).
Uuirdhen, ou werden, paroît avoir donné naissance au verbe scandinave waeren, être. Uuirdhit est une des expressions qui reviennent le plus souvent dans la langue teutonique; et, comme je viens de le faire observer, on l'emploie presque toujours dans le sens du futur. Ex.:
Ther giloubit inti gitoufit uuirdit, ther uuirdit heil;
c.'à-d., Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé.
Harm. evangel., chap. 242.
Dans le specimen du savant M. de Roquefort, le t de uuirdhit est mal gravé.
Je reprends maintenant la phrase entière, noh ih, noh thero nohhein, then etc. Elle signifie, mot à mot; ni moi, ni le aucun que je de cela détourner pourrai, contre Charles, à celui-ci à secours ne deviendra, c.-à-d., ni moi ni aucun que je puisse détourner de cette violation, nous ne l'aiderons en rien contre Charles.
On remarquera, en passant, que uuirdhit est à la troisième personne, tandis que iver, dans le texte roman, est à la première. L'un se rapporte au second
nominatif, et l'autre au premier. En roman, la phrase incidente commence à ne neuls; dans le thiois, elle ne commence qu'à then ih es.
Cette phrase paroît avoir embarrassé Fréher; à côté de noh thero, etc., il ajoute en note : neque haec satis liquent. Le célèbre Eckhart traduit : nec hoc ego aut aliquis nostrûm id impedire poterit, tunc nullum ei auxilium, etc.
Cette phrase est obscure. Selon Frickius, on diroit : tunc neque ego neque quivis alius tenebor alienari ut sequar aut adjuvem (dominum meum) contra Carolum (aut Ludovicum). Ensuite il ajoute : ita collatis inter sese textibus teutonio et gallicano semi-latino, vertendas formulas puto.
Pour moi, je ne le crois pas. Cette traduction n'est qu'une paraphrase à contre-sens.
Quant à M. Gley, voici comment il s'exprime, à partir de ob ih inan : si je le empêcher ne peux, ni de ceux-ci aucun le arrêter peut, à lui pour secours
contre Charles ne serai. C'est ici qu'on auroit besoin d'un OEdipe plus fin que Thysius.
J'ai promis de donner, comme objet de curiosité, un texte bizarre des deux serments franciques. J'ai de quoi payer ma dette; je n'éprouve que l'embarras du choix. D. Bouquet, Borel, Fauchet, et autres, se présentent sous d'heureux auspices. Je les ai collationnés avec soin : chacun d'eux a ses titres; mais je crois que Fauchet doit avoir la palme. Voici les deux morceaux de sa façon:
Serment de Charles.
In godes nunna induites Christianes folches : indonser hedherogeal nissi fethese moialage fran mordesso franzo mirgot gouuizei indinais furgibit scalddihites auminan brudher soso maumit retha fina bruher seal nithi utha Zerquusoso madero retimat inherer muorhein vit surgueguo gango Zheminan ouillon uni ces eadem vechen.
Serment de l'armée de Louis.
Oba Carlthen er siue nobmodher Ludhunnige gesnor gelcistit nid Ludhunning nus herro theuem mo gesnor farbrrich ehit Dei ina nes renuen denne mag non hi noh theronoch heinthe nihes tru vander mag nuidach Carla, nuore follus tuec. nuicdhir.
Voilà qui est à merveille pour monstrer (comme le dit Fauchet, dont le texte roman ne vaut pas beaucoup mieux) les langues qui estoient lors communes és cours de nos princes, à fin que par cet eschantillon chacun puisse cognoistre la corruption qui depuis s'en est faicte.
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Parmi les notes qui forment ce Mémoire, s'il en est de minutieuses, c'étoit inévitable : j'ai dû, autant qu'il m'étoit possible, ne rien laisser à désirer, sur-tout pour le texte roman. Il s'agissoit de lire avec exactitude le plus ancien monument de la langue françoise, d'en donner une juste explication, d'en reconnoître les mots, de distinguer leurs formes, de déterminer leurs rapports
grammaticaux, et enfin de prévenir contre les erreurs nombreuses dans lesquelles on avoit coutume de tomber. De ce travail résultent, non seulement l'explication d'un monument précieux sous tous les rapports, mais encore des observations générales, qui pourront servir de guide pour la lecture de notre vieux langage. Entre autres choses, on a dû remarquer,
1° Qu'au IXe siècle le genre neutre n'avoit pas entièrement disparu;
2° Qu'à cette même époque, et long-temps après, il existoit encore deux cas; l'un pour le sujet, l'autre pour le régime, direct ou indirect; et que les pronoms personnels en avoient un troisième, pour l'attribution (1);
3° Que la forme de sujet de tout mot tiré du latin provenoit du nominatif, et celle de régime, des cas obliques en général, mais particulièrement de l'accusatif, sauf le cas d'attribution des pronoms personnels, et quelques autres exceptions;
4° Enfin, que les mots françois dont nous nous servons aujourd'hui viennent, la plupart, du cas de régime, celui de sujet ayant presque entièrement disparu.
Dans un Mémoire particulier, j'entrerai dans de plus longs détails sur cette matière. C'est un champ vaste et inculte qui, avec quelques soins, produiroit une ample moisson.
(1) Comment ne s'est-on pas aperçu de l'existence des cas de la langue romane? Soigneusement observés jusqu'à la fin du XIIe siècle, ce n'est que dans le XIIIe qu'ils ont commencé à se perdre. Dans les bons manuscrits, tels que ceux de S. Bernard (de la Bibliothèque du Roi, et du cabinet de M. de Roquefort), on les trouve parfaitement distincts.
FIN.
(N. E. Página 84. Hay páginas mal escaneadas, “DES DIVERSES *” y 2 erratas que he corregido en el texto.)




